La chronique des arts et de la curiosité — 1909

Page: 52
DOI issue: DOI Page: Citation link: 
https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/cac1909/0062
License: Free access  - all rights reserved Use / Order
0.5
1 cm
facsimile
5-2

LA CHRONIQUE DES ARTS

et son premier trio : œuvres d'une grâce juvénile,
presque naïve, cl’une aisance et d’une pureté mer-
veilleuses, et d’une admirable honnêteté d’écriture.
Surtout, ne lui reprochons pas d’autres com-
positions moins amusantes. C’est peut-être à
cause d’elles, et de leur sérieux, que M. Saint-Saëns
a eu l’excellente idée d’en écrire de plus gaies. On
avait gardé le souvenir (1) de cet orchestre fluide,
où tout s’entend, où rien n'est inutile, et dont la
sonorité est à la fois pleine et légère; miracle
que, seul à notre époque, M. Saint-Saëns est capa-
ble de réaliser. Sans doute, c’est de la musique
de ballet, mais elle est charmante et elle se donne
sans prétention pour ce qu’elle est. Du reste, il
n’est pas si facile d’en faire autant. Essayez,
compositeurs ou critiques, mes amis; et, comme
on dit, vous m’en direz des nouvelles...

*

* *

Mrae Isadora Duncan a ressuscité la danse anti-
que et fait entrevoir ce que pouvait être, pour les
Grecs, la « musique », résultat de plusieurs arts
combinés.

Nous avions déjà vu, ces dernières années (2),
d’intéressantes reconstitutions. Mais elles sem-
blaient artificielles et sans âme (3). L’art de Mme
Isadora Duncan est la vie même, et l’on croit,
transporté à deux mille ans en arrière, voir réel-
lement une jeune fille grecque jouant et dansant.
A cela est due la grande émotion que produit son
art ; c’est une véritable résurrection ; cette danse
est antique non seulement par la forme, mais par
l'idée, par le sentiment. L’âme a pénétré et vivifié
l’art.

Aussi bien toute discussion purement choré-
graphique serait vaine. Les amateurs de ballets se
plaindront peut-être de n’y pas retrouver les poses
habituelles de leurs danseuses et la « perfection
classique » que leur donne, paraît il, vingt à trente
années d’entraînement. Mais les artistes, et tous
ceux qui sont encore sensibles au beau seront, je
crois, profondément émus par les danses de Mme
Isadora Duncan. Ils y retrouveront, vivantes, les
attitudes que les vases et les bas-reliefs ont im-
mortalisées; ils reverront, vivantes, la petite Dan-
seuse de la Bibliothèque Nationale, les Amazones
du temple de Phigalée, et les cariatides de l’Erecli-
téion. Loin de notre époque aux vêtements bar-
bares oublieuse de la beauté plastique, et qui
inventa le « tutu » et les « pointes », Mm0 Isadora
Duncan danse pieds nus, jambes nues, drapée à
l’antique, et laissant voir la forme de son corps,
simplement, franchement, naturellement. Et cela
est chaste et pur ; cela est beau et sain ; c’est le
solide et vigoureux paganisme grec, que notre siè-
cle dégénéré recommence à peine à comprendre.

Et cette danse est musicale, car elle ne trahit
pas la musique qu’elle accompagne ; elle la com-
mente et la transpose dans le domaine de la plas-
tique. Ici, l’harmonie est parfaite entre les deux

(1) Javotte fut jouée, il y a quelques années, à
l’Opéra-Gomique.

(2) A l’Opéra-Comique : ballet d’Iphigénie en
Aulide, etc.

(3) On excepte les premières danses de la Loïe
Fuller, toutes d’instinct, où semblaient revivre les
statuettes de Myrina, et qui furent, je crois bien,
antérieures aux autres essais de ce genre.

arts. Peut-on, doit-on généraliser, et vouloir dan-
ser sur toute musique? C’est peut-être ce que
pense Mmo Isadora Duncan, qui « dansa » naguère
des symphonies de Beethoven (1). Idée chère aussi
au compositeur Jacques-Daleroze, dont l’école de
« gymnastique rythmée » commence à donner des
résultats fort intéressants. Toutefois, je ne par-
tage pas complètement cette opinion. Je crains,
pour certaines compositions d’expression intime,
recueillie et profonde, qu’une représentation visible
en affaiblisse le sentiment et détourne l’attention
de la musique. Je préférerais, au contraire, en
pareil cas, l’obscurité, et un orchestre invisible.
D’ailleurs, il ne faut pas nier a priori, lorsqu’il
s’agit d’un art si nouveau — ou si ancien. At-
tendons et rappelons-nous, du reste, toute l’impor-
tance que les Grecs attachaient à l’union de la
danse et de la musique.

N’oublions point de parler de l’école d’enfants
de Mme Isadora Duncan. Mais comment dire tout
ce qu’il y a de souplesse facile, de grâce naïve dans
ces jeunes corps, et avec quel attendrissement le
public applaudissait ces danses naturelles et char-
mantes ? Ali ! les voir sur un théâtre antique, au
grand soleil, aux rives de lumière où jadis vécut
la Beauté !...

Charles Kœciilin.

-- O 30-•

CORRESPONDANCE D’ITALIE

Le bruit fait par la découverte d’un Léonard de
Yinci (2) a eu son écho dans la presse romaine. La
Tribuna affirme qu’on ne peut se prononcer sur la
valeur de l’œuvre et sur son authenticité; car,
d’après elle, la femme nue aurait été vêtue, il y a
quelques années, d’une pudique chemise, et ce
n’est que de cette époque que daterait l’attribution
à Léonard. MM. Luca Beltrami et le professeu-
Luigi Cavenaglii, le restaurateur de la Cène, dé-
clareraient le tableau d’une faible valeur artistique
et prétendraient que, pour le juger, il faudrait dé-
vêtir cette femme, ce qui, d’après la Tribuna, se-
rait impossible. Le journal ne dit mot des cachets
et du catalogue dont nous avons parlé et qui cons-
titueraient l'état civil de cette œuvre. Attendons de
plus amples renseignements avant de nous réjouir
de la découverte certaine d’un Léonard.

L. IL

REVUE DES REVUES

— Burlington Magazine (janvier 1907). — Les
Nouveaux Bâtiments publics de Londres, par
E. Arden Mintv (3 fig. et 2 pl.).

— Étude développée sur Le Paysage d'IIarpi-
gnies, par G.-J. Holmes (5 reprod. d'œuvres très
remarquables).

— Mme Louisa-F. Pescl reproduit et étudie neuf
broderies égéennes très riches et élégantes.

— Note anonyme sur un paysage d'Hokousaï
(1 pl. en couleurs).

(1 Le résultat, paraît-il, n’était nullement ridi-
cule, comme on l’eût craint a priori.

(2) Y. Chronique des Arts du 6 février, p. 44.
loading ...