Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 20.1866

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

souci et notre fête. L’Exposition est close. Pourquoi? Nous refusons de
comprendre comment on a eu la cruauté d’enlever à notre étude, à notre
admiration, ces merveilles qui, en apparence, appartiennent à quelques
amateurs heureux, mais qui, en réalité, sont le bien de tous ceux qui
les comprennent. Nous avions eu la naïveté de nous habituer à ce musée
rétrospectif et de le croire éternel; c’était comme un grand livre dont
nous tournions l’un après l’autre les feuillets toujours curieux, toujours
nouveaux, et voilà qu'on nous l’arrache des mains au moment où nous
allions peut-être apprendre à y lire. Ainsi s’accomplit la loi rigoureuse
qui fait que rien ne dure, et que tout se disperse et que tout s’en va.
Se peut-il que les plus beaux spectacles aient la fragilité du rêve, et
qu’on ait à peine, en ce monde, le temps d’entrevoir les choses?... On
oublie donc que notre curiosité, pareille à la grande amoureuse romaine,
peut être lassée quelquefois, rassasiée jamais?

La vérité est qu’après les joies du cœur, qui gardent le premier rang,
il n’y a rien de plus doux que d’apprendre. Ce musée rétrospectif, si
noblement ouvert à tous les chercheurs, était plein des meilleures leçons.
Nous nous y sentions à l’aise, et, curieux de toutes les formes que le
génie humain a données à son rêve, nous allions du bronze mystérieux
où la renaissance italienne a mis sa tendresse à l’éventail souriant où le
xvjii6 siècle a mis son esprit. Les belles choses abondaient, et surtout les
problèmes. Bien des difficultés historiques nous ont arrêté, et nous avons
posé plus de questions que nous n’en avons résolu. En entreprenant
l’étude que nous avons patiemment poursuivie, nous nous préparions
bien des défaites; elles étaient acceptées d’avance, car nous souffrons de
l’ignorance commune, et il est des énigmes qu’on ne devine pas. Quel
plaisir cependant de tenter dans l’inconnu des navigations aventureuses,
de chercher un rayon dans l’ombre, d’épeler les lettres effacées du mot
confus, de faire revivre pour une heure toutes ces œuvres que couvre la
poussière des temps, et qui, dans leur attitude silencieuse, semblent
garder encore quelque chose d’humain! Ces irritantes délices de la
curiosité en éveil, nous les avons savourées à longs traits, et comme il
vaut mieux laisser paraître sa joie que ses inquiétudes, comme il faut
un peu d’enjouement pour faire passer beaucoup de chronologie, nous
avons, dans notre étude loyale, essayé de nous souvenir du mot qui
nous fut dit un jour par le directeur d’une grande usine : « Les bons
ouvriers sont ceux qui travaillent en chantant. »

P A lî T. MANU.
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