Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 20.1866

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BULLETIN MENSUEL

MAI 1866

EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE T ARCEAUX DE MAITRES.

n s’en souvient, les expositions avaient jadis le triste privilège de déro-
ber au public la vue, la jouissance, l’étude des chefs-d’œuvre du Louvre.
L'art ancien s’éclipsait pour un temps, voilé par l’art moderne. Paul
Véronèse disparaissait derrière Horace Vernet, Raphaël derrière Dela-
croix, Poussin derrière Decamps. Le passé se taisait, et dans ce grand silence l’art
vivant prenait seul la parole. Aujourd’hui nous voyons se produire un fait diamétra-
lement opposé. L’art vivant nous a tellement fatigués de ses prétentions, de ses folies,
de ses exigences, qu’on se sent tenté de lui tourner le dos. On se fait un devoir de le
rappeler h l’ordre en lui opposant l’exemple du passé. Non-seulement le Louvre refuse
de se laisser envahir et n’abandonne aux exposants qu’un bazar d’industrie. Mais voici
qu’aux portes mêmes' du Salon actuel s’ouvre une exposition rétrospective, comme
pour rappeler à ce hardi cadet qu’il n’est pas né tout seul, qu’il a de respectables
ancêtres, et qu’auprès d’eux il reste un tout petit garçon.

La leçon profitera-t-elle? J’ai peur qu’elle soit dure. Ce rapprochement immédiat
ressemble à un coup de férule. Certes, on ne peut que gagner à se souvenir de ses
pères. Il faut revoir ses maîtres de temps en temps. 11 faut renouer sans cesse le fil
invisible de l’avenir à la chaîne solide de la tradition. Mais enfin, l’exposition rétro-
spective, comme ses devancières, ne se recrute que parmi les amateurs. Elle est con-
damnée à ne nous montrer que des tableaux de cabinet, tout au plus de galerie, œuvres
studieuses où manque nécessairement l’élan du grand art. Or, l’art moderne n’a que
trop de dispositions à devenir un art de cabinet. Bon élève, appliqué et piocbeur
devant de petites toiles, ce qu’on voudrait lui voir, c’est le grand souffle, l’aspiration
en haut. Il oublie trop, ce fort en thème, qu’une nation telle que la France doit nourrir
une école d’art, monumentale, parce qu’elle est un pays monumental. En se faisant
flamand ou hollandais, l’art français change de patrie. Si donc les expositions rétro-
spectives affichent l’intention d’exercer une heureuse influence sur l’art contemporain
et sur le goût public par la comparaison des œuvres du présent avec les œuvres du
passé, on ne saurait trop leur recommander de bien choisir co passé, sous peine
d’arriver à un résultat contraire. L’art contemporain n’a pas besoin qu’on lui coupe les
ailes : il en a si peu !

Pour les dilettantes, les expositions rétrospectives sont toujours un régal. Celle qui
vient de s’ouvrir aux Champs-Elysées se flatte d’inaugurer en France une institution
analogue a la Brilish institution. Nous le lui souhaitons de grand cœur. Mais elle n’est
pas, comme elle semble le croire, la première tentative de ce genre. Sans remonter au
boulevard Bonne-Nouvelle ou à la rue Saint-Lazare, comment oublier ce salon intime
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