Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 20.1866

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BULLETIN MENSUEL

MARS 1866

EXPOSITION DU CERCLE n E L UNION ARTISTIQUE.

e Cercle de la rue de Choiseul, fidèle à ses habitudes, nous a offert ce
mois-ci une de ces expositions intimes qui reposent par avance de la
grande exposition des Champs-Élysées. Là, du moins, on peut voir des
tableaux sans voir une foule ahurie, on peut discuter avec un ami sans
crainte de troubler la circulation. Au milieu d’œuvres nouvelles, venues là avec con-
fiance, parce qu’elles sont sûres d’y rencontrer un public sympathique, on en retrouve
d’autres que le temps et la mort ont déjà consacrées, ou que la mêlée des ventes avait
à peine permis d’entrevoir. Aussi, ce qui est ailleurs une fatigue devient là un plaisir,
et, tandis qu’aux Champs-Élysées la fatigue se paye, le plaisir se donne, rue de Choi-
seul, à tous ceux qui témoignent le désir de le prendre.

On se souvient de l’admirable paysage de la vente Trovon qui a surpris les admi-
rateurs les plus enthousiastes du talent de M. Théodore Rousseau : dans le ciel, un
sourire sanglant; en bas, des terrains livides qui suent, la pluie ; au fond, les terreurs
d’un infini mystérieux. Le Cercle de la rue de Choiseul nous a montré cette page sans
nom qui rappelle les dessins de Victor Hugo. On a pu, non pas l’étudier, car il n’y a
rien pour l'étude, mais la regarder à loisir, et je connais peu de tableaux où le regard
s’attache avec plus de persistance et d’inquiète rêverie. On croirait que le peintre habite
l’Enfer du Dante, si tout à côté ne s’épanouissait un des plus francs rayons de soleil
dérobés par l’art à la nature. Le tableau des Chênes était une des merveilles de la
collection de Morny et rien ne l’a remplacé à la galerie de la Présidence du Corps
législatif.

C’est, surtout le paysage qui gagne à être vu en famille. Ainsi que l'a dit un de nos
collaborateurs, le paysage est un trou dans le mur de nos maisons. Il nous parle moins
comme un spectacle que comme un souvenir du passé ou un rêve d’avenir. Un musée
de paysages serait un non-sens. Que deviendrait, sous les grandes cages de verre des
expositions annuelles, le Ruisseau de M. Dupré? Accrochez contre un mur de votre
chez-vous ce morceau de toile, moins grand qu’un mouchoir, et vous voilà à la cam-
pagne. L’herbe moelleuse vous attire, l’eau vous parle, le soleil vous sourit; adieu le
travail et les affaires! Toute votre âme passe entre les bâtons de ce cadre. Votre prose
en a pour une heure de poésie. Même aventure vous attend avec la Mare de M. Dupré,
avec sa Halte à la chaumière, avec le Paysage normand de M. Cabat, et surtout
avec son Grand bois près d’un étang. Mais là Théocrite vous accompagne, ou peut-
être, à l’ombre de ces arbres majestueux, sur ces terrains aux larges plis, rencontrerez-
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