Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 20.1866

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

bien que Yanloo, Bestout, Pierre, Natoire, Boucher, ont reproduit de
semblables vulgarités en les chargeant encore. De là ces têtes com-
munes, ces bras cahotés, ces genoux pointus ou épais, ces cuisses tor-
dues, ces jambes cambrées, ces pieds maladifs et déformés qui rappel-
lent ce qu’on a vu dans la rue, ou sur le port, ou parmi les baigneurs
de la plage. Jamais les caractères de la nature n’y reparaissent avec leur
pureté originelle, leur unité frappante. Chez eux, une Diane, une Junon,
sont des courtisanes aux chairs llasques, dont la nudité laisse voir tantôt
de vilains plis, tantôt des fossettes molles qui semblent imprimées dans
la ouate, et en somme, si l’on reconnaît la présence de la nature dans
leurs tableaux, c’est seulement à ses déviations, à ses erreurs.

11 est donc permis de dire, sans paradoxe, que rien n’est plus loin
de la vérité qu’un tel naturalisme; car, au lieu d’être naturelle, toute
difformité est contre nature, puisqu’elle est un démenti aux lois éter-
nelles et une corruption des exemplaires divins. Au contraire, il n’est
pas de figure au monde qui soit plus vraie que l’Ilyssus et le Thésée.
Comment croire cependant que ces figures furent estampées sur le vif? La
nature a-t-elle jamais enfanté des individus aussi beaux que ces statues?
Pourquoi donc, dans leur perfection incomparable, sont-elles d’une
vérité si vraie, si naïve même, en apparence? C’est que Phidias a ressaisi
l’esprit de la création, a retrouvé l’essence des formes, et que rien ne
saurait être plus vrai que l’essence de la vérité. Les grands artistes
prennent la nature pour modèle, fnais ils ne prennent pas un modèle
pour la nature.

CHARLES BLANC.
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