Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 14.1876

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

Un architecte du nom de Jérôme, que l’on croit avoir été d’Augsbourg,
avait été chargé de reconstruire cet établissement détruit par un incendie
en 1504-J505. Comme Augsbourg partageait avec Nuremberg la prési-
dence de l’entrepôt, il est bien possible qu’on ait choisi, pour ne pas
faire naître de jalousie entre les deux cités rivales, un enfant de cette
dernière pour la décoration de la chapelle. Un des principaux négociants
allemands de Venise, Antoine Kolb, était fort lié avec Pirkheimer : c’est
sans doute par son entremise que le traité avec Durer aura été conclu.

Durer reçut de la noblesse et de la bourgeoisie de Venise un accueil
aussi bienveillant que flatteur. 11 ne cesse de le reconnaître et nous
pouvons le croire sur parole. Les Italiens de la Renaissance étaient en
matière d’art les juges les plus éclairés et les plus impartiaux. Le culte
de l’antiquité classique ne les empêchait pas d’admirer ces chefs-d’œuvre
de fini qui sortaient des ateliers des Flandres, avec leur coloris si profond
et si lumineux, leur sentiment si vif de la nature. Les nombreuses produc-
tions de cette école que l’on rencontre aujourd’hui encore dans les gale-
ries de Gênes, de Venise, de Florence, de Rome, de Naples, de Païenne
et de bien d’autres villes, suffiraient au besoin à nous en convaincre.
Les témoignages écrits ne nous font pas défaut non plus. Dès le milieu
du xve siècle, Barthélemy Facio appelle Jean van Eyck a nostri sæculi
pictorum princeps », et son appréciation de Rogiervan der Weyden n’est
guère moins favorable. Un peu plus tard, nous voyons l’anonyme
de Morelli enregistrer avec amour jusqu’aux plus petites miniatures
flamandes conservées à Venise, à Milan et dans les environs. Vasari,
Lomazzo eux-mêmes ne marchandent pas à l’occasion leurs éloges à
l’art septentrional.

Mais si les amateurs recherchaient et courtisaient le maître nurem-
bergeois, la rivalité, on pourrait presque dire l’hostilité, entre les
peintres vénitiens et lui, Jean Bcllin excepté, ne tarda pas à paraître au
grand jour. Dans la lettre du 7 février déjà Durer se plaint avec amer-
tume de ses confrères et, à partir de ce moment, il ne cesse plus de
récriminer. Leurs tracasseries mesquines, leurs critiques continuelles
surexcitent en lui le sentiment national, et il n’est pas étonnant que le
goût italien n’ait pas jeté en lui des racines plus profondes. On le voit
successivement afficher pour eux un souverain mépris (lettre du 28 août),
triompher de les avoir réduits au silence (8 septembre), enfin les forcer
d’avouer qu’il n’existe pas dans toute la contrée un tableau de la Vierge
plus gracieux et plus noble que le sien (23 septembre).

Ce fut la première fois que la rivalité artistique des deux races éclata
avec tant de netteté et de force. Durer a la conscience de son talent
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