Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 17.1864

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

moins ce que l’homme a de meilleur. Pour se reconnaître clans ce
portrait amoindri, il faut descendre; il faut s’en tenir au terre à terre
de la vie bourgeoise; il faut faire abstraction de tout ce qui tend à nous
emporter en haut. Le paysage, au contraire, nous force à sortir de nous-
mêmes. Il ouvre à la pensée des horizons sans limites; il déroule à nos
yeux un spectacle dont la grandeur nous donne des ailes. Aussi, tandis
que nous voudrions peser de tout notre poids sur la soupape d’où sort en
bouillonnant la peinture de genre, croissez et multipliez, dirions-nous
aux paysagistes, car la beauté infinie de la nature défie la multiplicité de
vos efforts.

Et quelle différence dans l’impression que produisent le genre et le
paysage ! Avoir chez soi un tableau de genre me paraîtra toujours un
plaisir peu enviable. Mais le paysage, c’est, comme on l’a dit, un trou
dans notre mur. C’est, présente à nos yeux, cette campagne que nous
désirons toujours, que nous allons chercher si loin. C’est la nature en
communication avec nous-mêmes, c’est cette salutaire influence que nous
laisse la paix des champs. Un peu de ciel, un bouquet d’arbres, un ruis-
seau, des rochers, un bout de mer, ô doux repos pour les yeux, charme
incessant pour la pensée, aliment sain et robuste qui soutient et rafraî-
chit !

Le moyen de vivre en tête-à-tête, je ne dis pas avec les Rétameurs de
M. Ribot, mais avec le meilleur tableau de genre ! Au bout de quelques
jours, vous le savez par cœur. Cette pantomime figée que vous retrou-
verez en ouvrant votre porte, c’en est assez pour vous empêcher d’entrer
chez vous. Mais le paysage ! Il semble chaque jour se revêtir d’un charme
nouveau. Vous le pénétrez et il vous pénètre. Soit qu’il retrace les champs
aperçus hier, ou un paysage éloigné entrevu dans un voyage, ou une
nature idéale comme celle de M. Corot, la Seine et ses brouillards,
l’Orient et son soleil, on refait sans se lasser la même promenade. Les
animaux qui peuplent la campagne deviennent des amis, et, si la figure
humaine s’y rencontre, elle y joue un rôle tellement impersonnel, qu’elle
nous intéresse comme s’il ne s’agissait pas de créatures semblables à
nous.

M. Breton est toujours le roi de ces rustiques qui savent peindre,
mieux que Delille, l’homme des champs. Aussi bien il s’en tient à la
femme. La grâce féminine ennoblit jusqu’aux haillons. Mais M. Breton
ne cherche pas des effets de misère. Pour lui la nature n’est pas une
marâtre; c’est une mère généreuse qui nourrit ses enfants sans leur
imposer la laideur. Robustes et bien couvertes, un peu trop peut-être
pour la saison, les vendangeuses de Château-Lagrange procèdent avec
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