Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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ADRIEN DE LONGPÉR IER.

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en laissaient guère ni la possibilité ni le goût, il donnait du moins avec
une grâce charmante, une complaisance inépuisable, à tous ceux qui
lui paraissaient avoir pour la science un amour sans arrière-pensée, de
ces indications brèves qui sont comme des traits de lumière projetés sur
la route à suivre pour arriver à la découverte. II avait toujours un rap-
prochement à faire, un détail curieux à signaler à votre attention, un
livre, un article oublié à vous rappeler, et aussi, pour assaisonner la
conversation, pour lui ôter toute apparence de pédanterie, une anec-
dote plaisante à raconter, un trait piquant à décocher. Il était jaloux
de dissimuler la profondeur de ses remarques sous la forme primesau-
tière de la causerie mondaine. Il se laissait ainsi mettre au pillage avec
l’insouciance et la bonne humeur de ces seigneurs colossalement riches
du temps passé, qui n’avaient cure des voleries de leurs gens, bien
sûrs qu’on aurait beau leur prendre, il leur resterait toujours assez. Il
trouvait d’ailleurs à cela son avantage : la vérité, à laquelle il tenait par-
dessus tout, faisait ainsi son chemin dans le monde sans qu'il eût de
peine à prendre et de responsabilité à encourir. II se passionnait néan-
moins encore, et avec la vivacité d’un jeune homme, pour les grandes
découvertes, comme pour ce trésor de Sanâ, dont son ami, M. Schlum-
berger, a fait une consciencieuse étude, et pour ces antiquités de Tello,
dont l’intérêt capital lui faisait surmonter les douleurs de la maladie et
triomphait de la répugnance qu’il avait à reparaître au Louvre après en
avoir été expulsé. Cet amour ardent, exclusif, désintéressé pour la science,
pour la lumière, ne s’est jamais démenti, et comme il l’avait lui-même,
il l’exigeait dans les autres ; sur cela il ne transigeait point. Les faux
savants, les charlatans, les exploiteurs de tout genre lui inspiraient une
haine vigoureuse, et il ne les classait pas bien loin de ces faussaires dont
il contrecarrait si énergiquement les entreprises. Les uns et les autres
lui ont fait une réputation de caractère difficile et jaloux. A cela je ne
puis répondre qu’une chose : c’est que je lui ai connu des amis tout dé-
voués, dont quelques-uns lui étaient attachés depuis l’enfance, et que,
quant à moi-même, que rien ni personne ne lui recommandait, j’ai tou-
jours trouvé en lui une bienveillance agissante. Je tiens à déclarer ici la
reconnaissance que je conserve cù sa mémoire.

o. RAYET.
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