Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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LA BALANCE DES PEINTRES

PAR ROGER DE PILES

uiconque s’est occupé de l’histoire
de l’art, quiconque a suivi les trans-
formations du goût français, a entendu
parler de la Balance des peintres de
Roger de Piles. Cette bizarre élucu-
bration, qui a dû coûter bien des nuits
blanches à son auteur, parut pour la
première fois en 1708, dans la pre-
mière édition du Cours de peinture
par principes. Quel beau titre ! j’en
feuilletais dernièrement un exemplaire.
Il m’a semblé intéressant de rappeler ce document de l’aberration d’un
esprit ingénieux, non à cause de sa valeur propre, — que Pieu me garde
d'une pareille hérésie ! — mais pour les réflexions qu’il suscite sur les mou-
vements du goût en France depuis cent quatre-vingts ans, do 1708 à 1880.

La Balance des peintres est un procédé d’appréciation qui, au pre-
mier abord, semble devoir remplacer le jugement par une addition. Voici
en quoi il consiste : Un nombre quelconque d’artistes étant donné, l’on
classe leurs qualités sous quatre séries principales : composition, dessin,
coloris, expression; puis, dans chacune de ces séries, l’on attribue à
chacune des qualités de chaque artiste un chiffre proportionnel variant
de 1 à 20 (20 étant le chiffre le plus élevé), l’on additionne et le total
donne la valeur de l’artiste. Ce n’est pas plus difficile que cela. Mais voici
oû la difficulté commence. Chacun ayant la faculté de modifier à son gré
les chiffres de de Piles, il s’ensuit que ces chiffres expriment unique-
ment des sympathies ou des répugnances personnelles, et qu’il y aura
autant de totaux différents que d’opinions diverses. Au lieu de ce qui
existait déjà, la diversité des jugements et la difficulté de s’entendre, il y
aura en plus l’imbroglio des chiffres, c’est-à-dire deux pétaudières au
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