Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 25.1882

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LA BALANCE DES PEINTRES.

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crains. La mode avait tourné, le goût français avait fait une étape. Wat-
teau succédait à Lebrun et Alexis Belle à Mignard.

Avançons et les antithèses vont se presser devant nous. Comment
eût-il jugé Natoire, Boucher, Carie Vanloo, Nattier, Lagrenée, Fragonard,
Bachelier, Callet? Ne se serait-il pas voilé la face devant leurs œuvres,
attendant la mort auprès de l’autel de ses dieux renversés? Ce n’était
pourtant qu’une nouvelle étape.

Quel total eût-il attribué au pathétique et larmoyant Greuze et à un
de ses meilleurs tableaux : Jeune fille pleurant son oiseau mort} dont,
grâce à l’obligeance du propriétaire actuel, Mme la baronne Nathaniel
de Bothschild, nous pouvons offrir une reproduction à nos lecteurs?
Exposé au Salon de 1765 sous le n° 116, décrit par Diderot dans ce
style mélodramatique et prétentieux que l’on connaît, ce tableau appar-
tenait alors à M. de la Live de la Briche, le frère de M. de la Live d’E-
pinay1, et fut gravé une première fois par Flipart2. Je n’ai qu’un goût
des plus modérés pour Greuze, mais je dois dire que son talent étant
admis, c’est une de ses meilleures toiles. De Piles, qui était sensible au
coloris, aurait-il rendu justice à la façon tout à fait remarquable dont est
traité celui de Y Oiseau mort• ou bien, avec son goût pour la pompe et
l’apparat du siècle de Louis XIV, n’aurait-il vu que de l’afféterie dans cette
tête? Qu’eût-il dit, s’il eût su que, pour devenir possesseur de ce mor-
ceau de peinture, il fallait en 1880 compter par cent et cent vingt mille
francs? Il nous eût trouvés fous, et je ne dis pas qu’il eût eu tort.

Et si l’on continuait jusqu’à nos jours la série de ces contrastes, à
quels singuliers étonnements l’on soumettrait les partisans des doctrines
de de Piles. Qu’eussent-ils pensé de David et de son école? Quel juge-
ment eussent-ils porté sur Gros et sur Prud’hon? Et Ingres, et Delacroix,
etDecamps, et Marilhat, et les réalistes, et les intransigeants, et M. Cour-
bet, et M. Manet! Que seraient devenus au milieu de cette Babel le cri-
térium d’appréciation et les séries de chiffres si compendieusement blutés
de 1 à 20 ? J’ai bien peur que l’honnête de Piles ne fût devenu fou devant
Y Entrée cle Baudouin, à Constantinople ou devant Y Enterrement à Or-
nons. Il a pris le parti le plus sage : il est mort; et la Balance des pein-
tres reste un signe des temps.

C. R.

\. Ce tableau fut acquis par M. de Rothschild de Mn,e Raguet Lépine, amie de Greuze.
Est-ce le même que celui du Salon de 4 765 ; est-ce une réplique originale? C’est ce
que nous ne saurions dire. y

2. Voir les Graveurs du, xvme siècle, par MM. Roger Portalis et Beraldi, t. II,
p. 187. C’est une des meilleures gravures de Flipart.
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