L' art: revue hebdomadaire illustrée — 11.1885 (Teil 1)

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GUSTAVE DORE

Gustave Doré est né à Strasbourg- le 6 janvier i832; il est mort à Paris le 25 janvier 1883.
Le dessinateur infatigable, le prodigieux illustrateur auquel le Cercle de la Librairie vient de
rendre un hommage mérité en organisant une exposition qui comprend un grand nombre de ses
œuvres, manifesta depuis son extrême enfance un goût impérieux pour la traduction iconographique
de ses idées.

Ceux qui Font connu jeune nous disent qu'il dessinait sans cesse et que, presque rebelle
au travail ordinaire des écoliers, il mettait une ardeur surprenante à fixer par des expressions
plastiques les scènes que lui fournissait la vie ou que son imagination lui suggérait. Comme
Salvator, il eût couvert tous les murs nus restés blancs à portée de sa taille, si les pions du
collège de Bourg n'y eussent mis bon ordre. A défaut des séduisantes surfaces qui attiraient son
fusain, il exploita vigoureusement ses cahiers d^ thèmes, si bien que lorsqu'il vint à Paris avec
son père, vers 1848, il s'était déjà rendu coupable de plusieurs grosses de compositions variées
qu'il brûlait de soumettre à l'appréciation éclairée d'un connaisseur.

M. Georges Duplessis, son pieux ami, auteur de l'intéressante notice biographique placée en
tète du catalogue de ses œuvres, nous apprend que l'échappé de collège rêvait d'entrer au Journal
pour rire et que pendant une des rares journées où son père l'avait laissé seul, il vint furtive-
ment trouver Philipon qu'il séduisit par sa verve et qui, devinant les aptitudes de ce petit
provincial frais et rose comme un chérubin, signa avec son père un traité de trois ans aux
termes duquel, moyennant un prix convenu, il s'engageait à prendre de M. Doré fils au moins
^ une planche par semaine.

L'artiste de seize ans était lancé; son rêve d'indépendance était réalisé : il allait pouvoir
vivre de son crayon. SS\Ê>^

Les premières années de cette si féconde carrière furent pleines d'incertitude. A vrai dire, Y?"
le génie inventif de Doré s'égara dans une voie qui n'était pas précisément la sienne. D'humour
il était plein, mais non pas de cet humour primesautier de journaliste qui fournit le trait quoti-
dien, qui extrait d'un incident banal la note désopilante, qui cueille au passage le ridicule du
moment, saisit le côté gai d'une attitude sérieuse, le caractère bouffon d'une réunion bourgeoise
ou la dominante parfois lugubrement grotesque d'une scène populaire. Il n'était fils, enfin, ni de
Grandville, ni de Gavarni, ni de Daumier, ni de Cham, ni de Paul de Kock. Son originalité incer-
taine avait besoin de s'étayer de l'intelligence d'autrui. Livré à ses propres ressources, il devenait
timide. Il lui fallait se doubler pour être fort. Les choses écrites, les actions comiques ou drama- ^
tiques qu'on peut étudier, méditer, qui, en traversant le cerveau d'un autre, ont déjà pris corps
et demandent à être interprétées pour l'œil, étaient son fait mieux que la moisson précaire des
observations fugitives récoltées de ci, de là.

Doré est un commentateur bien plus qu'un créateur. Son imagination ne se met en mouve-
ment, ne vibre et ne palpite que sous l'action de l'étincelle partie d'une imagination étrangère.
Je n'entends pas dire pour cela qu'il fut insensible aux choses de la nature. Il a prouvé souvent
qu'elle l'impressionnait vivement; mais, lors même qu'il la contemple, se l'assimile et la rend, elle
affecte sous sa brosse ou son crayon des formes suggérées par des réminiscences littéraires.
Fut-il conscient de cet état intellectuel contre lequel sa vie artistique tout entière est une impuis-

Encadrement de F. Magnini, tiré de l'ouvrage intitulé : >. L'Augusia ducale Basilica dell' Evangelista San Marco... in Venezia, MDCCLXI.

Presso Antonio Zatta. »

Tome XXXVIII. ,7
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