L' art: revue hebdomadaire illustrée — 11.1885 (Teil 1)

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BASTIEN-LEPAGE 1

(fin)

On peut, sans crainte d'exagération, appliquer
au Portrait de M mc Drouet ce que Théophile
Gautier dit de celui de la reine de France, femme
de Charles IX : « On ne saurait pousser plus loin
la finesse, l'exactitude et la perfection du dessin ;
/ftUJM^"^ WŒ[ (!Se5>^ " ' " sur ce délicat linéament se trouve un contour d'une

■fes^Ss-^—— i 1'.. CT."—- ïSi*" suavité pale, plus vraie que les tapages de tons

Croquis de j. Bastiek-Lkpagk. des peintres dits coloristes, et qu'on sent être

l'expression même de la nature. »
Voilà quel était le vrai talent de Bastien-Lepage, le talent de son cœur, de son œil, de sa
main, de son âme; voilà comment il comprenait la peinture et comment il savait la pratiquer.

En dehors de cela tout est factice dans son œuvre, tout y est de réminiscence, malgré les
arrangements ingénieux, voulus mais non trouvés, sous lesquels il essaie de dissimuler son
impuissance créatrice.

« Il n'y a de bon que la vérité », disait-il. Par quelle singulière aberration s'est-il donc,
la plupart du temps, complu en des compositions de pure convention et d'une sentimentalité
douteuse ? Pourquoi sa Jeanne d'Arc vraiment ridicule ? Pourquoi ses amoureux niais et guindés
tout ensemble, faussement naïfs dans des poses mal tenues par des modèles inintelligents ?
Pourquoi ces très médiocres effets de paysages réalistes où la brosse mal guidée essaie en vain
d'arriver à l'effet par des moyens grossiers absolument antipathiques à sa nature réfléchie et
délicate? Pourquoi, parce qu'il fallait bien faire comme les autres, prouver qu'on était virtuose
aussi, également capable de toucher large et fin, affirmer pour la galerie, en imitant Manet, en
démarquant Millet, qu'on était de son siècle, gâcheur à son temps des dons de nature faits pour
être sophistiqués.

C'est ce déplorable entraînement auquel il ne sut pas résister, c'est cette fatale perversion
du goût actuel auquel il fit une si triste concession, qui stérilisa misérablement les trois quarts de
la si courte carrière du peintre.

Cette déviation voulue de son talent lui dérobera la place que ses éminentes qualités natu-
relles lui eussent permis d'occuper.

Nous lui avons crié gare bien des fois de son vivant. Nous lui avons cruellement dit : vous
manquez d'imagination, laissez là le rêve. Vous avez la prétention et le désir de traduire le
paysage et le paysan de votre village, ça n'est pas votre affaire : vous êtes un minutieux, un
raffiné d'observation, or, le paysage et les paysans, dans les champs verts, sous le ciel bleu, ne
se regardent pas à la loupe.

Ces vérités, s'il eût vécu, il les eût peut-être écoutées. Le Portrait de M"" Drouet, l'une de
ses dernières œuvres, certainement la plus belle de toutes, l'aurait peut-être ramené à la conscience
de son vrai talent; et, qui sait s'il n'eût pas rompu alors avec le mysticisme bâtard et le
paysanisme adultéré qu'il exploita si 'maladroitement dans le vain espoir d'être classé comme
poète! Combien notre art et sa réputation y eussent l'un et l'autre gagné!

Bastien-Lepage est né à Damvillers, petite ville du département de la Meuse, le I er novembre
1848, et il est mort le 10 décembre 1884. Son père, qui dessinait un peu, fut son premier
maître et c'est le professeur de dessin du lycée de Verdun, où Bastien terminait ses études, qui
lui conseilla de se faire peintre. Venu à Paris, le jeune homme mena de front l'administration

1. Voir l'Art, 11° année, tome I", page 146.
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