Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Pér. 23.1900

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JOHN RUSKIN

(premier article)

Comme les Muses quittant
Apollon leur père pour aller éclai-
rer le monde1, une à une les idées
de Ruskin avaient quitté la tète
divine qui les avait portées et,
incarnées en livres vivants, étaient
allées enseigner les peuples. Rus-
kin s’était retiré dans la solitude
où vont souvent finir les existences
prophétiques jusqu’à ce qu’il plaise
à Dieu de rappeler à lui le céno-
bite, le brahmane ou l’ascète dont
la tâche surhumaine est finie. Et
l’on ne put que deviner, à travers
le voile tendu par des mains
pieuses, le mystère qui s’accom-
plissait, la lente destruction d’un
cerveau périssable qui avait abrité une postérité immortelle.

Aujourd’hui la mort a fait entrer l’humanité en possession de
l’héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l’homme de
génie ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas
qu’en les créant à l’image non de l’être mortel qu’il est, mais de
l’exemplaire d’humanité qu’il porte en lui. Ses pensées lui sont, en
quelque sorte, prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes.
A sa mort, elles font retour à l’humanité et l’enseignent. Telle cette
1. Titre d’un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au Musée Moreau.
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