L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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66 L'ART.

les choses les plus austères et les plus graves est si particulière, sa pensée revêt une forme si
fantaisiste que l'imagination peut errer dans les régions les plus variées.

Un personnage s'oublie dans les délices de l'amour, près d'une belle fille aux longues tresses,
à l'opulent corsage; il est à la lisière d'un bois, dans un de ces paysages charmants dont le
Giorgione et ceux qui s'approchent de lui ont demandé les lignes aux horizons d'Asolo, du
Trévisan, du Cadorin ou du Padouan : un chien, l'emblème de la fidélité, occupe le coin du
tableau ; à ses pieds un carquois, des flèches, des oiseaux morts symbolisent le plaisir de la chasse.
Un pèlerin passe ; subitement, il présente un crâne aux amoureux et les rappelle au sentiment de
la mort, à l'idée de. cette fin inévitable, prochaine peut-être, qui peut les saisir en état de péché.
Sur des débris antiques qui nous disent ce que les ruines murmurent aux oreilles de ceux qui
les contemplent : tout passe, tout s'écroule, tout meurt, le peintre, affirmant davantage l'idée
qu'il veut exprimer, a gravé ces mots comme une inscription antique : « Stultum est in illo statu
vivere in quo non audet mori. » Et la nature, par un puissant contraste, prodigue ses sourires,
les ruisseaux, aux pentes des collines, serpentent sur la mousse, les fleurs répandent leurs parfums,
le laboureur chante en poussant le soc de sa charrue, le chevreuil bondit fuyant le chasseur;
tout aime, tout jouit, et l'idée de la mort nous apparaît au milieu du triomphe de la vie.

Cette idée a été rarement mieux exprimée que dans cette charmante toile.

Je réserve la question de l'attribution, mais je vois là une signature à laquelle personne ne
me semble avoir pris garde : les deux cailles au premier plan du tableau, l'arc et le carquois;
n'est-ce pas là comme le crest, l'impresa d'un peintre charmant qui a signé ainsi la plupart de
ses œuvres, le Cattena, dont Venise possède de si belles toiles, et dont la plupart des œuvres
sont éparses dans les résidences de terre ferme ?

Je me résume; je ne conseille à personne de prendre le sujet pour un sujet historique, et
encore moins pour une application spéciale à un des Malatesta. 11 peut y avoir là un portrait,
je suis même disposé à le croire, la figure affectant un caractère de personnalité. Mais là encore
il faut se rappeler comment se passent les choses au xvc et au xvie siècle ; le peintre est en face
de sa toile, un cavalier passe, l'artiste le prend pour modèle et, dans un sujet symbolique,
introduisant une figure réelle, historique peut-être (étant donnée la valeur du modèle), il embar-
rasse la postérité. La toile que nous a rendue l'exposition des Old Masters n'en reste pas moins
une œuvre charmante et enviable, il faut la dater entre i5io et i53q; elle a cela de particulier
qu'on peut, au sujet de l'interprétation qu'elle offre, remuer beaucoup d'idées, soulever bien
des théories : ce qui prouve que la peinture est un grand art, et que ceux qui se placent tout
près du Giorgione sont encore de très grands artistes en ces temps fortunés de la Renaissance.

Charles Yriarte.

Armes des Malatesta,
à comparer avec celles du tableau.
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