L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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L'ORFÈVRERIE LIMOUSINE

AU MILIEU DU XVIIe SIECLE

7pf>r^ imoges, qui avait vu saint Èloi s'essayer, sous la

^(ij, direction du monnayeur Abbon, aux travaux

j?5r délicats où le futur ministre de Dagobert devait

3^ d

naissante avait fleuri autour du grand monastère
de Sainl-Martial qui donna à ses artistes des encouragements
et leur fournit parfois des modèles, resta jusqu'à la fin du
règne de Henri IV la ville de l'orfèvrerie par excellence. Le
nombre d'argentiers dont on constate l'existence au commen-
cement du xvii0 siècle est encore considérable, et témoigne
de l'activité de la fabrication : les ateliers travaillent et
exportent encore. Mais, dès les premières années du règne de
Louis XIV, l'antique renommée de Limoges a décru, et à partir
de cette époque tout dénote le ralentissement de la produc-
tion en même temps que le dépérissement de l'art. En 1627,
on voit encore les religieux de Saint-Martin1 faire exécuter
sur place quelques reliquaires: l'un en forme d'ostensoir pour
renfermer des parcelles d'ossements de saint Eloi et de saint
Cloud, deux autres en forme de bras dorés pour y placer des
restes de saint Laurent et de saint Thomas. Léonard Boysse
fait, en 1641, la châsse de saint Yrieix. Mais ce sont les der-
niers signes de vie d'une industrie qui s'éteint. En veut-on une
preuve éclatante ?

En 1645, lorsqu'il s'agit de remplacer par une nouvelle
châsse l'ancien coffret d'argent qui renfermait les reliques de
l'apôtre du Limousin, c'est à des artistes de Paris, Claude de
Villiers et Pierre Cellière, — ce dernier natif de Limoges, —
qu'on s'adresse pour faire cette commande. C'est encore à
Paris que la même année, et par les mêmes artistes, est exé-
cutée la châsse d'argent destinée à recevoir les ossements de
saint Loup-'.

Ainsi les ateliers de Limoges, du plus grand centre peut-
être de fabrication d'orfèvrerie qui existât en France au moyen
âge, sont dès lors considérés comme ne se trouvant plus en
mesure de produire, dans des conditions satisfaisantes, un
ouvrage d'une certaine importance, et ceux qui portent ce
jugement sur l'état de l'industrie locale comptent dans leurs
rangs plus d'un représentant de ces anciennes familles d'ar-
tistes dont les œuvres ont fait, durant des siècles, la gloire et
la richesse de la ville; bien plus, on y trouve des hommes du
métier, et ceux-ci souscrivent eux-mêmes à un aussi humiliant
arrêt. Ces châsses, que dès les temps semi-barbares, au
xe siècle, par exemple, Etienne, abbé de Saint-Martial, son
successeur Geoffroy, le moine Gauzbert et bien d'autres, exé-
cutaient eux-mêmes ou pouvaient faire exécuter sous leurs
yeux, dans les deux bourgades qui formaient alors la Cité et la
ville naissante du Château, les ouvriers limousins ne les fabri-
quent même plus pour les églises du pays. C'est au dehors que
les dignitaires ecclésiastiques, les généreux bienfaiteurs, les
associations pieuses, sont obligés d'envoyer leurs commandes.

Pour qui connaît l'esprit de nos anciennes confréries,
leurs habitudes, les mille liens qui les attachent à l'industrie
locale, le sentiment d'amour-propre de clocher, porté à un si
haut degré chez elles, ce simple fait en dit bien long sur l'état

d'appauvrissement et d'impuissance où est tombée la plus inté-
ressante et de beaucoup la plus ancienne de nos fabrications
artistiques.

Un autre document, que nous connaissons depuis peu,
confirme de la façon la plus explicite et la plus précise les
inductions que nous venons de tirer des faits consignés dans
les registres de plusieurs de nos confréries : c'est le Recueil
des procès-verbaux se rapportant à l'exécution d'une commis-
sion donnée en 1648 à Charles Béquart, conseiller à la Cour
des monnaies. Ce document est conservé aux Archives natio-
nales (Juridictions spéciales, Zi", n° 677).

Charles Béquart, chargé de contrôler l'observation des
règlements sur la profession d'orfèvre, sur le monnayage, le
titre des monnaies, des ouvrages d'of et d'argent, de vérifier
les étalons des poids, etc., etc., dans le Bourbonnais, le Niver-
nais, l'Auvergne et le Limousin, arrive à Saint-Léonard :i, le
29 avril 1648, après s'être arrêté le 28 à Bourganeuf.

Saint-Léonard avait avec la capitale de la province des
rapports trop fréquents et trop suivis pour que ses industrieux
habitants, jaloux des succès des Limogeaux, n'eussent pas
tenté d'implanter chez eux un art aussi profitable à leurs voi-
sins. Nous ne savons que fort peu de chose des anciens argen-
tiers de cette ville; mais à ce moment elle ne comptait pas
moins de trois bourgeois exerçant la profession d'orfèvre.
Deux d'entre eux portaient le nom de Léonard Fargeaud.

Le commissaire royal se rend chez l'un de ces derniers,
et constate que, dans sa boutique, ne se trouve aucun ouvrage
d'or ou d'argent. Il n'y avait que des étoiles, de la toile, des
galons : Léonard Fargeaud, interrogé, déclare qu'il a fait son
apprentissage d'orfèvre à Paris, mais que, depuis plusieurs
années déjà, il ne travaille plus. C'est à peine si de loin en
loin il s'occupe de son ancien métier : quelques raccommo-
dages, quelques menus travaux. Aussi a-t-il renoncé à l'orfè-
vrerie pour vendre des étoffes, marchandises d'un usage plus
général, d'un débit plus régulier et plus sûr. Il a conservé chez
lui un vieux poids de marc, que Béquart vérifie et qu'il trouve
« faible ».

« Faible » aussi est le marc de l'autre Fargeaud, qui a fait,
comme le premier, son apprentissage à Paris ; mais chez
celui-là, du moins, le commissaire trouve quelques ouvrages
d'orfèvrerie à examiner, « deux paires de chaînes d'argent en
forme de demi-ceint » et plusieurs bagues de diamants.

Quant au troisième des orfèvres de Saint-Léonard, Michel
Pradellas, dont le marc n'a pas un poids plus satisfaisant que
celui de ses concurrents, il doit avoir réussi dans ses affaires ;
car on l'a signalé comme exerçant indûment sa profession et
n'ayant pas fait l'apprentissage requis ; l'accusation porte à
faux ; Pradellas prouve qu'il a rempli à Bordeaux toutes les
formalités d'usage. La dénonciation dont il a été l'objet reste
donc sans suite.

Après avoir rappelé, par une publication en forme, qu'il
est interdit de se servir de poids autres que ceux étalonnés à
Limoges, Béquart quitte Saint-Léonard et arrive le icr mai au
chef-lieu de la Généralité.

1. Saint-Martin-lès-Limoges, abbaye fondée par la famille de saint Eloi.

2. La châsse de saint Loup ne coûta que 2,5oo livres; celle de saint Martial avait été payée 7,473 1. 2 s. L'ancienne châsse de saint Loup, de cuivre émaillé.
fut achetée par les Carmes, elle passa ensuite à Saint-Pierre-du-Queyroix et renferma jusqu'en 1767 les reliques de saint Rustique. (Legros, Abrégé des Annales
du Limousin, p. 587, mss. du Séminaire de Limoges.)

3. Aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Limoges, à 21 kilomètres de cette ville. L'église de Saint-Léonard, dont le service des monuments
historiques fait reconstruire le clocher, est un des plus curieux édifices romans du Centre.
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