L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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UNE STATUE ANTIQUE TROUVÉE PRÈS DE BORDEAUX

AU XVIe SIÈCLE ET PERDUE AU XVIIe

Statue antique (marbre).

Le 21 juillet i5g4, le sieur de Douzeau, lieutenant particulier en la
sénéchaussée de Guyenne, faisait tirer de la pierre dans un champ près
du prieuré de Saint-Martin, aux portes de Bordeaux, lorsque les ouvriers
rencontrèrent dans le sol, dit une relation du temps', « à trois pieds
environ de profondeur, deux grandes statues de marbre blanc, Tune
d'homme, sans tète et bras, en habit de sénateur romain, et l'autre de
femme, ayant seulement perdu les bras, vêtue en matrone romaine, avec
sa robe et cotillon qui se montre par bas, plissés d'une admirable
façon, montrant le tetin droit à découvert (c'est-à-dire recouvert seule-
ment par la tunique), et ses cheveux entortillés à l'entour de la tète, avec
les places et marques pour y loger perles et pierreries et couronne
impériale, chacune desdites statues étant de six pieds de hauteur ». Les
fouilles firent encore sortir de terre une statue d'homme sans bras ni
tète, des médailles, des fragments de statues, de mosaïque et d'inscrip-
tions. Avertis de ces trouvailles, le maire et les jurats de Bordeaux,
« jugeant que la garde de telles pièces leur appartenait plutôt qu'à un
particulier », s'en emparèrent et les firent transporter à l'Hôtel de ville.

On sait qu'au xvic siècle, et même beaucoup plus tard, le défaut de
connaissances archéologiques basées sur l'étude comparative des monu-

Dessin de J. B. Drouot, fe 1 r

d'après une gravure de i6io. ments permettait aux savants de donner libre carrière à leur imagination

quand il s'agissait d'assigner un nom aux statues antiques que l'on
venait à découvrir. De là tant de fausses attributions, dont même de nos jours on a si grande
peine'à se débarrasser. Mis en présence de la statue de femme, la seule qui avait été assez
heureuse pour conserver sa tête sur les épaules, les savants de Bordeaux décidèrent immédiate-
ment2 qu'elle devait être l'image de la fameuse épouse de l'empereur Claude; le nom de
Messaline lui resta désormais attaché et fut consacré par une gravure — la seule qui existe —
que nous reproduisons ici et qui accompagne le récit de sa découverte imprimé en 1619 dans
la relation que nous avons citée plus haut. Quatre ans après, on la fit voir au célèbre Peiresc,
qui fut tellement frappé de sa beauté qu'il voulut la faire dessiner3. Hélas! Messaline ou non,
cette beauté même devait être fatale à la pauvre statue.

En 1686, Louis XIV faisait chercher de tous les côtés en France des antiques pour orner le
palais et les jardins de Versailles. M. de Besons, intendant de la province, en ayant prévenu les
jurats, ceux-ci, par une délibération datée du 12 octobre de la même année, s'empressèrent d'offrir
leur Messaline à Sa Majesté. Mais avant d'accepter cette offre, ou peut-être même avant de
l'avoir provoquée, on voulut à Versailles s'assurer si l'œuvre était digne de figurer dans le
château royal et on prit à Bordeaux quelques informations dont j'ai retrouvé la trace dans un

1. Discours sur les antiquitétrouvées près le prieuré Sainct-Martin lès liourdeaus en juillet i ><)4, avec les portraicts des statues et
principales médailles trouvées audict lieu. A liourdeaus, par Simon Millanges, MDCXIX, 18 p. in-4".

•2. Dans Brantôme, le premier en date qui en parle, on trouve en effet cette phrase : « qui a vu la statue de ladite Messaline, trouvée
ces jours passés en la ville de Bourdeaux, avouera, etc. » — Nous devons dire qu'elle ne ressemble en rien à la statue de Messaline, conservée
au Musée du Louvre.

3. Voici ce qu'en dit Robert de Cotte dans une lettre inédite adressée le 27 septembre i6ï3 à M. de La Houssaye, lettre qui m'a été
communiquée par mon ami M. Tamizey de Larroque : « On me mena à l'Hôtel de ville où je vis une figure en marbre qu'on attribue à
Messaline et je la trouvai si belle que je suis résolu de la faire portraire et eusse envoyé quérir sur-le-champ un peintre pour (le) lui
ordonner, sans que l'on me persécutoit de partir à cause que la marée s'en alloit passer. »
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