L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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DE L'INFLUENCE DE LA FRANCE SUR L'ART ROMAN EN AUTRICHE'

(fin)

On sait qu'aucune contrée en Allemagne n'est plus riche
en chapelles votives consacrées aux morts que la partie de
l'Autriche baignée par le cours inférieur de l'Enns. En dehors
de cette contrée, on ne trouve nulle part ce genre de monu-
ments, inspirés sans aucun doute par les tombeaux romains,
qui précisément sont plus nombreux dans la France que par-
tout ailleurs. Cette particularité avait déjà été notée par le
D1' Heider dans un remarquable travail sur ces constructions2.
Ce savant archéologue a fait remarquer « l'analogie que pré-
sentent nos chapelles votives avec les lanternes des morts ou
fanaux, si nombreuses en France ». Ces lanternes des morts
possèdent un commencement de tribune placé dans un avant-
corps. Elles ne font jamais défaut dans nos chapelles votives.

On ignorera sans doute toujours ce qui a pu donner au
prévôt Werner de Klosterneuburg l'idée de faire appel au
merveilleux talent de Nicolas de Verdun pour rehausser l'éclat
des immenses trésors de cette maison du Seigneur en lui
commandant le célèbre revêtement des ambons de notre
retable (1181). Le prévôt avait-il vu auparavant des ouvrages
semblables à Tournay ou ailleurs? D'autres circonstances
l'amenèrent-elles à faire cette commande? On l'ignore.

Quoi qu'il en soit, Cousin a raison de dire qu'à cette
époque l'Autriche ne possédait pas d'artiste assez habile pour
accomplir un tel travail. A cette circonstance vient s'ajouter
fort probablement un autre motir, car elle ne suffirait guère
pour expliquer qu'un artiste fût venu de si loin (Tournay) sur
une simple invitation du prévôt.

Peu importe, ceci est une nouvelle preuve de l'influence
française, d'autant que cette œuvre de Nicolas de Verdun fit
école. Assez longtemps après son achèvement elle inspire
encore une foule d'oeuvres artistiques même dans des genres
tout différents. Je veux parler notamment des beaux vitraux
peints à Klosterneuburg au xivc siècle, et qui sont incontesta-
blement cette fois l'ouvrage d'artistes autrichiens.

Il est probable au surplus que ce fut surtout par l'inter-
médiaire des nombreux marchands et négociants flamands qui
venaient vendre en Autriche leurs célèbres toiles des Flandres
que se répandit en Autriche la connaissance des œuvres du
genre de celles où excellait Nicolas de Verdun. Ces Flamands,
connus sous le nom de Flandrenses, s'étaient fait assez rapide-
ment une grande notoriété et une solide clientèle en Autriche,
si bien qu'en 1208 le duc Léopold VII leur accorda, par édit,
tous les droits civils. Pour l'industrie textile, ils ont été ce que
Nicolas de Verdun avait été pour l'art de l'émaillure.

Nicolas de Verdun, Colars Virdunensis, appartenait à
l'école des émailleurs de la Lorraine. En izoS il avait terminé
pour l'église de Notre-Dame, à Tournay, un magnifique reli-
quaire signé de son nom. Qu'il soit originaire de Verdun,
comme le veut Didron, ou de Tournay comme le prétend
Mortier, le seul fait qui m'importe est qu'il ait été appelé en
Autriche, parce que nous n'avions pas d'artiste émailleur mar-
quant à cette époque. On m'objectera que la Lorraine au
xuc siècle ne faisait pas encore partie de la France et qu'on
ne peut par conséquent citer Nicolas de Verdun comme un
artiste français. J'en conviens; seulement, si la Lorraine n'a
été incorporée à la France qu'au xvin" siècle, il n'en est
pas moins certain que dès les temps les plus reculés cette
contrée fut aussi française par sa civilisation et son art qu'elle

1. Voir l'Art, S" année, tome II, pages 167 et 2_fo.
1. Mittheilungen der Central. Comm. iS56, pages 59 et suivantes.
Tome XXIX.

est peu allemande aujourd'hui malgré le changement politique
qu'elle a dû récemment subir.

Sur la fin du xir siècle on construit énormément en
Autriche. La plupart des églises et des grands monastères de
la partie allemande des bords du Danube et de la Styrie
datent du milieu de la seconde moitié de ce siècle. Beaucoup
étaient encore en construction au commencement du siècle
suivant. Les traditions de la corporation viennoise des archi-
tectes mentionnent naturellement un grand nombre de noms
d'artistes qu'on prétend avoir vécu pendant cette période. En
général ils appartiennent à la Bavière et ont laissé des œuvres
qui ne sont pas sans valeur. Parmi elles on cite les parties
anciennes du couvent écossais à Vienne (1180) et l'église de
Saint-Jean dans la même ville. Toutefois les influences pré-
pondérantes viennent toujours des contrées plus éloignées de
l'ouest, de la France surtout, qui reste la grande institutrice
de notre pays.

L'histoire nous révèle, au surplus, bien d'autres particula-
rités qui expliquent l'introduction de l'art français en Autriche
et qui ont dû considérablement influer sur le caractère qu'il y
devait revêtir dans la suite. C'est ainsi que les abbés de l'ordre
des Cisterciens établis en Autriche à Heiligenkreutz, à
Zwettl, etc., étaient tenus de se rendre annuellement ou du
moins au bout d'un certain nombre d'années à la maison mère
de Citeaux, pour y assister au chapitre général de l'ordre.
Quoique primitivement les statuts de l'ordre défendissent
sévèrement toute espèce d'ornement dans les églises, il est
certain que les délégués des abbayes autrichiennes, à leur
retour de France, rapportaient dans leurs cloîtres des ouvrages
de sculpture, d'orfèvrerie et d'ivoire. Ainsi l'abbé Bohuslaw,
supérieur du monastère de Zwettl (1248-1258), dota son couvent
d'une vierge en ivoire, de reliques, etc., dont il avait fait
l'acquisition dans le nord de la France. La belle abside de
l'église de ce couvent, avec sa couronne de chapelles, porte un
cachet si éminemment français qu'on a cru pouvoir en rattacher
le style à celui de l'école de Paris.

Mais les rapports de ce genre n'existaient pas seulement
entre nos couvents de Cisterciens et ceux de France. Pour
beaucoup d'autres ordres il existait le même lien de relations
sans cesse renouvelées et intimes. Les archives du monastère
d'Admont, en Styrie, l'attestent. Depuis 1282 ce monastère
était habité par des Bénédictins affiliés aux Chartreux de
Citeaux et qui prenaient part aux messes, aux prières, aux
veilles, aux fêtes, ainsi qu'à toutes les œuvres pieuses de l'un
et l'autre ordre. A cette époque inspirée du moyen âge l'art
n'était nulle part étranger à ces saintes pratiques, et c'est
encore une des circonstances qui en favorisèrent le plus
efficacement les progrès.

J'ai dit plus haut que le caractère français de l'abside de
l'église de Zwettl avait fait considérer cette belle construction
comme ayant été conçue dans le style ou d'après des types de
l'école de Paris. Ce n'est point là un fait isolé. On trouve des
traces de l'influence de Paris sur l'art allemand, ailleurs qu'en
Autriche. En 1262, par exemple, c'est un architecte venu de
Paris qui construit l'église de Wimpfen-im-Thale. Le beau
portail de l'église des Minorités, à Vienne, a pour auteur frère
Jacob de Paris, le confesseur d'Albert II. Les figures qui en
ornent les parois latérales sont, il est vrai, uniques en Autriche,

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