L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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102 L'ART.

l'intention de les rapporter à Paris et d'en faire l'objet d'une spéculation. Ils figurèrent au Salon.
Delacroix qui avait été à même de voir ces paysages avant l'exposition, frappé de leur éclat
et de leur texture, rentre dans son atelier, reprend son Massacre de Scio presque terminé,
empâte ses lumières, introduit de riches demi-teintes, donne, par des glacis, de la transparence
aux ombres, fait circuler le sang et palpiter la chair. D'un seul coup d'oeil il avait surpris un des
plus grands secrets de la puissance de Constable, secret qui ne s'enseigne pas dans les écoles et
que trop de professeurs ignorent eux-mêmes : c'est que, dans la nature, une teinte qui semble
uniforme est formée de la réunion d'une foule de teintes diverses, perceptibles seulement pour
l'œil qui sait voir.

En 1827, bravant les critiques passionnées qu'avait soulevées le Massacre de Scio, Delacroix
expose douze toiles, notamment le Marino Faliero (celui de tous ses tableaux de chevalet qu'il
préférait), la Mort de Sardanapale, qu'il appelait son Waterloo, œuvre incomplète d'ailleurs, et le
Christ au Jardin des Oliviers, qui est à l'église Saint-Paul.

Au Salon de 1831, Delacroix reparaît avec trois ouvrages : le Richelieu disant sa messe, qui
a été brûlé dans l'incendie du Palais-Royal (1848), la Liberté guidant le Peuple, et un chef-
d'œuvre, le Massacre de l'évèque de Liège.

Je m'arrêterai longuement à ce dernier tableau qui résume tout le génie du Romantisme, sa
passion pour le moyen âge, l'intelligence qu'il en avait, et qui montre la magnifique virtuosité de
la brosse du maître à cette heure.

On sait que le motif est emprunté au roman de Walter Scott, Quentin Durward : « Guil-
laume de La Mark, surnommé le Sanglier des Ardennes, s'empare du château de l'évèque de
Liège, aidé des Liégeois révoltés^ Au milieu d'une orgie dans la grande salle et placé sur le
trône pontifical, il se fait amener l'évèque revêtu par dérision de ses habits sacrés, et le laisse
égorger en sa présence. » Exécuté en 1827, ce tableau n'a été exposé que trois fois : au Salon de
1831 et aux Expositions universelles de Paris et de Londres, en i855 et en 1862.

Jamais le grand artiste n'a poussé plus loin que dans cette œuvre la magie de l'exécution ;
il n'a jamais appliqué plus sûrement son merveilleux instinct de composition.

Dans la salle, immense en hauteur et en profondeur, sous les gigantesques travées qui s'enfon-
cent dans une ombre sans limites, l'orgie se déroule en ligne serpentine autour de la nappe
chargée de mets, de lumières, de cristaux et d'orfèvreries. L'évèque, revêtu de sa chasuble d'or,
est amené par une foule hurlante en face du Sanglier des Ardennes. A demi dressé, de l'autre
côté de la table, pesant de tout le poids de l'ivresse et de sa lourde armure, sur ses deux poings
armés d'énormes gantelets, Guillaume de la Mark donne l'ordre d'assassiner le prélat. Déjà, un
boucher, les bras nus, tire son coutelas, le meurtre sera consommé tout à l'heure, et la victime
pourtant, indifférente à son propre sort, ne voit, ne fixe avec épouvante que les vases sacrés
profanés par l'attouchement sacrilège des soudards et des filles ; ses vieilles mains tremblantes
d'horreur se dressent vers le ciel. Les convives, indifférents ou railleurs, se retournent, s'accoudent,
se hissent sur les escabeaux, un pied sur la nappe, pour mieux voir ; ils rompent ainsi par la
variété de leurs attitudes la monotonie de la ligne régulière. Du milieu des ténèbres jaillissent çà
et là quelques éclairs lumineux, la croix incendiée par le feu d'une torche, le luisant pailleté de
la crosse, la mitre dorée, couverte de pierres précieuses, que deux bras rouges de vin tiennent
suspendue au-dessus de la tète de l'évèque, quelques feux lointains, flammes vacillantes accrochées
aux fûts des hauts piliers. Mais le torrent de lumière part de la nappe éblouissante. Sur elle se
détache la silhouette élégante des hommes d'armes : c'est elle qui renvoie au visage de Guillaume
et des échevins de la ville assis à ses côtés l'éclat des flambeaux, des plats d'or, des cristaux
scintillants.

Delacroix, nous apprend M. Villot, éprouva de grandes difficultés à réaliser l'effet de cette
scène tel qu'il l'avait conçu. Aussi abandonna-t-il à plusieurs reprises une œuvre qui ne le
satisfaisait pas. Enfin, il s'y remit définitivement; l'homme debout, vu de dos, à gauche, le
préoccupait beaucoup et il le recommença sept ou huit fois. Quant à la nappe blanche, c'était,
suivant lui, le point capital du tableau. Un soir, en dessinant chez son ami, il lui dit :
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