L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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L'ART.

importe le sujet ! C'est affaire au coloriste, chez lui, que de le traiter en grand artiste. Qu'il
emprunte le décor du drame aux livres saints ou à l'antiquité grecque, à la Rome des empereurs
ou à l'Italie du moyen âge, aux conceptions des poètes anglais ou du génie germanique, le
décor n'est que l'accessoire, il vient au dernier rang de ses préoccupations. Ce qui l'inquiète,
c'est que l'on saisisse clairement la note passionnée qu'il a voulu rendre, c'est qu'on ne se
méprenne point à son sentiment, c'est que, maintenant comme clans deux siècles, ceux qui
contempleront de ses tableaux frissonnent du même frisson que lui-même à l'heure où il accomplit
son œuvre. Fût-on disposé à lui demander compte de n'avoir pas représenté le xixc siècle qu'il
pourrait répondre : « Je suis par le droit de postériorité, par le droit de l'esprit, contemporain
« des âmes les plus reculées. J'ai peint mes contemporains de tous les siècles, j'ai peint l'homme,
« son cœur, son âme, sa vie secrète ; pourquoi vous arrêter à 1'épiderme, à la guenille du
« costume ! » Et il ne ferait que revendiquer les libertés légitimes des peintres de l'idée. La
nécessité du réel imposé à la représentation des mœurs modernes pouvait gêner son expression :
il a préféré parcourir le monde antique et 1ère chrétienne dans toute leur étendue; il les a
parcourues avec la hautaine supériorité d'un maître, d'un Beethoven faisant sortir du clavier, des
notes les plus graves aux plus hautes, des trésors d'harmonie, de sensations et d'expression.
Voilà pourquoi Delacroix aura raison de l'avenir, il a traduit absolument l'homme en vivifiant
son texte de toutes les richesses acquises par l'esprit moderne. »

Au début de cet article, je disais que Delacroix a continué le mouvement français de nos
chers maîtres du xviii" siècle. Oui, sans doute, mais il faut établir d'un mot une distinction entre
leur art et le sien. L'art du xvme siècle a la grâce amoureuse et le vol élégant du moineau de
Lesbie, celui de Delacroix a la grandeur d'envergure et l'imposante majesté du vol de l'aigle.

Ernkst Chesneau.

Dessin a la plume d'Eugène Delacroix.
Fait à Augerville, chez Berryer.
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