L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 2)

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L'ART.

acquis, on habille le premier sujet venu, si nul, si pauvre, si niais qu'il soit, des défroques de la
Restauration, de l'Empire, du Directoire, ou des règnes de Louis XVI, Louis XV, Louis XIV et
même de Louis XIII, lorsqu'on a en vue un acheteur tout à fait vieux jeu ; on barbouille cela
du plus de couleurs voyantes possible — histoire de se croire ou tout au moins de se dire
coloriste! — et fouette cocher! on roule sur les billets de banque des badauds et des imbéciles
en droite ligne vers l'avenue de Villiers, semée de petits hôtels à l'usage de cette sorte de peintres
de genre pour qui gagner de l'argent est tout et vivre dans l'avenir la chimère des seuls fous !
Nous en sommes là. Aussi l'école française, hélas ! se montre-t-elle, à ce Salon, littéralement en
proie au vertige de la décadence.

X

Le proverbe a raison ; il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Je viens
de l'apprendre à mes dépens, fort agréablement du reste.

J'étais bien résolu à n'aller au Salon que le Ier mai, et en payant mon entrée, règle que
nous nous sommes tous imposée à l'Art et que nous pratiquons scrupuleusement, comme étant
la plus conforme, selon nous, à la dignité de la presse.

Notre excellent collaborateur, M. Edmond Yon, qui fait partie cette année du Conseil
d'Administration de la Société des Artistes français pour l'Exposition des Beaux-Arts, est venu
me trouver et a insisté avec tant de bonne grâce pour que je visitasse le Salon avec lui, avant
l'ouverture, que je n'ai pu m'y refuser, et je m'en réjouis fort, car j'ai appris dans cette visite, —
le vendredi 28 avril — visite que j'ai renouvelée le jour du vernissage, —• à apprécier davantage
encore la sincérité de caractère de mon obligeant introducteur. Je ne serai que juste en ajoutant
que la folle vanité qui bouffit tant de gens qui s'intitulent immodestement ses confrères brille
chez lui par son absence ; il n'est pas possible d'accepter avec plus de modestie les vifs éloges
que m'a inspirés un de ses tableaux, — un des morceaux de choix du Salon, — ni de mieux
accueillir les sérieuses réserves que j'ai dû faire au sujet de certaines parties de sa seconde toile.

La Rivière d'Eure, à Acquigny, vient d'être acquise par l'État. J'en suis enchanté pour
M. Yon, sous deux rapports, parce que c'est un juste hommage rendu à l'énorme progrès que
révèle chez lui ce Salon, puis parce qu'une vaste toile comme celle-là n'a évidemment été exécutée
qu'en vue de l'exposition et que la vente en est par conséquent malaisée pour l'artiste. Mais je
mets une forte sourdine à ma satisfaction en ce qui concerne l'État, qui démontre une fois de
plus en cette circonstance combien est profond son vieil attachement aux errements les plus
routiniers.

.L'État, lorsqu'il ne commande point de croûtes, se livre avec acharnement à l'achat de ce
genre de produits. C'est de fondation ; — voyez de quels rebuts il a de tout temps inondé les
Musées de province! — Cet exercice lui est presque aussi cher que la création incessante de
Commissions à tout propos et hors de propos surtout, habileté finassière, imaginée pour se
débarrasser des responsabilités inhérentes à toute initiative, mais habileté si cousue de fil blanc
que les aveugles mêmes ne s'y laissent plus prendre.

Ces malsaines façons d'agir, invétérées dans l'État et sur lesquelles veille impérieusement la
sacro-sainte bureaucratie, ont tant et si pernicieusement étendu leurs ravages, que lorsqu'il s'agit
de choisir entre deux œuvres du même artiste, vous pouvez être certain que c'est la moins bonne
que se hâte d'acquérir l'État. Si vous en doutez, voyez comment il vient de procéder avec
M. Yon. Celui-ci envoie au Salon la Saint-Marc à Varengeville-sur-Mer, qui révèle une trans-
formation complète de son talent, et nous le montre dans tout son victorieux épanouissement,
morceau excellent, une de ces trop rarissimes exceptions qui soutiennent encore brillamment
l'honneur de l'école française. L'intérêt réel de l'artiste et celui de l'État se rencontraient ici
pour décider ce dernier à préférer ce petit tableau si bien composé, si bien peint, d'une touche si
sûre, si juste, si grasse, si spirituelle, d'une harmonie si soutenue, si enveloppée.
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