Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Per. 19.1898

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

Mais cette étrangeté n’est rien encore auprès du plus extraor-
dinaire des inattendus : ce prestigieux manieur de crayon, tour à
tour précis et fondu, ce coloriste du rouge et de la pierre d'Italie, ce
voisin immédiat de Watteau dans les faveurs du public des grandes
ventes, était un... ingénieur ! un ingénieur-architecte! Même pour
l’époque des Soufflot, desChalgrin, des Louis et des de Wailly, dont
les dessins d’architecture, peuplés de coquettes figurines et de groupes,
nous sont parvenus comme autant de chefs-d’œuvre du genre, en
nous habituant à ne nous étonner de rien de la part d’un siècle pétri
d’art dans tous ses métiers et dans toutes ses corporations, le corps
royal des Ponts et Chaussées compris ; même pour une telle époque,
cette nouvelle ne laissera pas de paraître singulièrement invraisem-
blable. On admettrait un beau jeune talent d’amateur, doucement
formé, comme celui de Carmontelle, dans les loisirs d’une autre
occupation ; mais un crayon tout de suite conscient de soi et dont
les progrès sont les progrès d’un maître, c’est-à-dire le toujours
plus avant de la vision et du rendu, cela dépasse les suppositions
admises. Et pourtant, il faudra bien céder à l’évidence, car Portail
lui-même va se charger de nous dire, en toutes lettres, la vérité sur
son compte.

Le carton O1 1919 des Archives Nationales, série des comptes
des Bâtiments du roi, dont M. Fernand Engerand a bien voulu
nous indiquer l’intérêt, renferme un document capital sur Portail :
un placet de l’artiste au marquis de Marigny en vue d’obtenir l’amé-
lioration de son appointement de fonctionnaire de la surintendance
de Versailles. Et cette supplique se trouve naturellement basée sur
des états de service, dont l'énoncé est comme le sommaire de la vie
de Portail. C’est une lumière inespérée, sinon complète, où le cadre
et les faits principaux de l’homme sont au moins précisés devant nous.

Jacques-André Portail naquit à Brest vers 1694. Sur sa date
baptistaire, sa jeunesse, sa formation, aucun témoignage n’est encore
connu. C’eût été la joie de M. Olivier Merson ou d’un de ses compa-
triotes de découvrir le fil premier de cette existence. Il va donc
falloir s’en rapporter au hasard des grandes routes, oui, des grandes
routes, pour rencontrer Portail tout d’abord. Dix dessins de la col-
lection du marquis de Chennevières, exécutés par Portail sur les
chemins de Bretagne, sont les seules traces de sa vie de début dans
la province. D'une pierre noire, fine et moelleuse, ces croquis repré-
sentent des cours de ferme, des chariots attelés, des paysages, des
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