Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Per. 19.1898

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

année quelqu'une éliminée. C’est ce qui est arrivé dernièrement
pour un tableau très connu de l’Académie de Vienne, Auguste devant
la Sibylle ; on l’a justement rayé de l’inventaire de son œuvre pour
l’attribuer à Henri Blés 1. Il importe aussi de remarquer que les
œuvres authentiques de Lucas sont toutes empreintes de la tech-
nique propre à la gravure sur cuivre et que c’est là une des prin-
cipales garanties de leur authenticité.

Or, la douce figure de notre Madeleine ne contient pas un
seul trait qui rappelle la facture de Lucas; de plus, cette œuvre
n’est point d’origine hollandaise, mais bien plutôt flamande et peut-
être regardée comme l’une des plus pures créations du grand artiste
anversois Quinten Massys. Considérons-la d’un peu plus près.

Nous connaissons des Madeleines en prière, des Madeleines déso-
lées, des Madeleines en méditation, des Madeleines endormies. Il en
est de nues et d’autres à demi-vêtues, mais dont les vêtements de
velours ou de soie ne servent manifestement qu’à faire mieux ressor-
tir la belle nudité des seins, la courbe harmonieuse des bras ou for
d’une chevelure dénouée qui retombe en flots onduleux.

La Madeleine que nous avons devant les yeux n’appartient à
aucun de ces types.

Cette jeune femme, si sérieuse d’attitude et dont les beaux yeux
fixent le spectateur avec tant d’innocence, n’est pas une pécheresse ;
encore moins est-elle une pénitente. Elle n’a d’une Madeleine que
son chrismal richement orné dans le goût de la Renaissance et qu’elle
tient ouvert comme si elle voulait embaumer le spectateur de ses
parfums. Elle tient le vase de la main gauche, et, avec les doigts
effilés de la droite, elle en soulève légèrement le couvercle.

Très somptueusement habillée, elle n’en paraît pas moins très
chaste. Un manteau de velours brun rouge recouvre ses formes
gracieuses, et sur la tête elle porte une coiffe ornée d’une line bro-
derie d’or et d’un joyau de pierres précieuses. A son cou est suspendu
un petit crucifix, aux bras duquel pendent de grosses perles qui sem-
blent des larmes. Le caractère du visage est bien un de ceux qu’af-
fectionnait particulièrement le maître. Même s’il n’en était pas
ainsi, ne pourrait-on pas admettre que Massys ait voulu représenter
sous les traits de sainte Madeleine une des beautés de son temps,
ce qui était un artifice alors très à la mode?

1. Pour de plus amples renseignements, voir mon article : Il Nuovo museo
civico a Pisa (Rcpertorium fier Kunstwissenschaft, 1895) et La Rcgia Pinacotcca, a
Torino (Archivio storico delV Arte, 1897).
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