L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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nmi De R.HBeLHijs'

Olaiïïïe G^ai^Ieç Caiîmov
I

u cours du travail que je poursuis sur Rabelais ■—■ un grand homme
qui grandit avec les siècles —■ j'ai été appelé à examiner ce qu'il
y a de vrai dans les chapitres de son vieux biographe Antoine
Leroy, où l'auteur de Gargantua et de Pantagruel est représenté
comme un artiste de talent en peinture, en architecture, en sculpture
et en divers autres genres vaguement prévus par Pic de la Mirandole.
Antoine Leroy est cet ancien professeur de philosophie du collège
d'Harcourt, qui, devenu curé de Meudon au milieu du xvne siècle, a
écrit les Elogia Rabelœsina, dont la Bibliothèque nationale conserve
précieusement le manuscrit. Le brave Leroy exagère les talents de Rabelais ; il accueille trop
facilement les légendes sans fondement, mais il ne ment pas et ne fausse jamais les faits.
Toutefois, sa sincérité ne suffit point à qui ne croit rien sans preuves, et nous ne pouvons
accepter ses allégations optimistes que sous bénéfice d'inventaire.

Au xvie siècle, il était dans le goût des hommes instruits d'exercer leur activité sur tout ; ils
s'appliquaient, sinon à tout savoir, ce qui n'est môme pas réservé au génie, du moins à savoir
un peu de tout, ce qui appartient en principe à tous les curieux. Il ne me répugne donc pas de
voir, avec Leroy, un véritable artiste dans Rabelais, mais je doute qu'il ait excellé dans tous les
arts, si ce n'est toutefois dans l'art d'écrire : et même j'incline à croire qu'il s'en tint le plus
souvent à la théorie. Cependant il est impossible de ne pas être frappé de l'enthousiasme avec
lequel ses contemporains parlent de l'universalité de ses talents, notamment de ceux qui dérivaient
immédiatement (la géométrie et l'architecture., par exemple) de la pratique des mathématiques.

Fut-il peintre comme Erasme ? Leroy l'affirme dans son livre en interprétant à la lettre et
comme paroles d'homme de métier les passages où Rabelais s'occupe accessoirement de peinture.
C'est aller loin. Au surplus, nos recherches, en l'état actuel, ne permettent pas de confirmer d'une
manière authentique l'opinion d'Antoine Leroy.

Rabelais, avec le sentiment inné qu'il avait du pittoresque, a marqué aux choses plastiques
et objectives un intérêt qu'on trouve rarement porté à un tel degré chez ses contemporains.
Quand d'une touche légère et animée il décrit les Silènes ou petites boîtes de pharmacie,
« peintes au-dessus de figures joyeuses et frivoles comme de harpies, satyres, oisons bridez,
lièvres cornus, canes bastées, boucs volans et cerfs limonniers, et autres telles peintures faites à
plaisir pour exciter le monde à rire » ; quand, à propos du bréviaire que lui avaient donné les
seigneurs de la cour de Henri II, il arrête un œil complaisant sur « les crocs et les pies peinctes
au dessus et semées en moult belle ordonnance » ; quand il se montre si attentif aux moindres
détails du costume de ses héros en général, et si rebelle aux théories de Sicile, héraut d'armes,
sur l'emploi des couleurs allégoriques du blason, il s'exprime en amateur éclairé, qui voit vite et
juste, mais avant tout en écrivain qui, sachant habiller ses personnages et disposer son décor, a
devancé la méthode descriptive de ThéojDhile Gautier. Conclure de là qu'il pratiquait, serait un
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