L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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Fumée d'opium, d'après un album japonais.

LA CARICATURE AU JAPON1

(fin)

VIII

MASQUES, RÊVES ET CAUCHEMARS

Quelle liqueur boivent
les Japonais ?

Plus d'une fois, cette
question dut se présenter
à l'esprit des curieux en
regardant quelques-unes
des images enfantées par
l'imagination des peintres
du pays du Nippon : un
élément si bizarre entre
Saltimbanque japonais, dans la composition de ces
D'après Hokou-Saï. caprices qu'il faut les

classer plutôt dans la fa-
mille des cauchemars que dans celle des rêves.

Les liqueurs alcoolisées sont-elles capables de donner
naissance à de telles tératographies ?

Il faut la stupéfiante fumée d'opium, et sa prise de
possession du système nerveux pour permettre plus tard
à la main de reproduire ces troubles qui ont pénétré jus-
qu'à la moelle du sujet intoxiqué.

Sans vouloir m'appesantir sur l'essence d'images encore
plus troublantes que fantastiques, il convient toutefois pour
rendre leur nature d'enregistrer sommairement les allon-
gements sans bornes des personnages hagards dont la

i. Voir l'Art, n" année, tome II, page 245, et 128 année,
pages 107 et 148.

tête penchée fait penser au feuillage des saules pleureurs
agités par la tempête. Tout se mêle, tout se confond, tout
perd sa forme dans ces bras qui deviennent des jambes,
dans ces jambes qui prennent des proportions d'échasses
et poussent le buste dans des altitudes inconnues; les
têtes flottantes semblent attachées au bout de longues
ficelles ; les cous se perdent en replis tortueux ; les
enchevêtrements de jambes laissent indécis sur l'endroit
où elles se rattachent au tronc; chez certains personnages,
la boîte osseuse du crâne se développe en cylindre sans fin,
tandis que le crâne s'aplatit en forme de toit chez certains
autres. Un malin esprit semble avoir, en attachant par un
fil les oreilles d'un troisième personnage, communiqué une
projection bizarre qui les écarte de la tête et les pousse à
écouter les bruits mystérieux du sol. Quant à la prolonga-
tion du nez, elle esfun des motifs favoris du grotesque chez
les Japonais ; que deux voyageurs se suivent, l'un porteur
d'un fardeau embarrassant, l'autre d'un nez d'une projec-
tion hors du commun, le fardeau sera pendu à ce nez qui,
faisant fonction de perche, s'appuiera sur l'épaule d'un
des deux compagnons. C'est là du comique facile et
quelque peu enfantin; mais tous les peuples s'en sont
servi et l'antiquité ne l'a pas dédaigné.

A l'aide de petits morceaux de bois qui relèvent les
parties charnues du nez et allongent la lèvre supérieure ou
agrandissent démesurément la bouche, déformations dont
Hokou-Saï lui-même a donné la recette dans ses albums,
ces personnages plus bizarres que grotesques, travaillés plus
que naturels, sont incapables d'arracher un sourire à un
esprit délicat. C'est qu'il ne fait pas bon de vivre longtemps
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