L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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LE RETABLE DES ANTONITES D'ISSENHEIM

AU MUSÉE DE COLMAR

GUIDO GUERSI

le moine artiste

Les investigations poursuivies, depuis une trentaine d'an-nées, dans le
domaine historique de l'art ont amené bien des surprises. La légende, plus ou
moins doublée de quelque semblant de preuve, était devenue une monnaie
courante, acceptée par tous sans broncher, stéréotypée dans des livres, dans
des catalogues raisonnés que le nom de leurs auteurs marquait d'une espèce de
sceau indéniable d'autorité. Un voile mystérieux planait sur ces productions
d'une critique à tâtons qui avait négligé de s'éclairer au foyer des dépôts

Armoiries

de Guido Guersi. d'archives, de scruter les parchemins des grandes collections, de déchiffrer les
livres des corporations, les protocoles de l'état civil, les inventaires de mobiliers,
les livres de comptes. Cependant quelques esprits curieux, poussés par la noble passion des
recherches, se donnèrent alors la tâche de défricher ce champ à peu près vierge, de fouiller
avec la patience du bénédictin dans des galeries de mines à peine ouvertes et d'en retirer le
document vivant, indiscutable, qui devait mettre chaque chose à sa place, en un mot rendre à
César ce qui est à César. Ces chercheurs infatigables poursuivent leur oeuvre, encouragés par
leurs premiers succès, et l'on peut aujourd'hui, sans vaine illusion, prédire que dans peu l'histoire
de l'art en Europe s'appuiera sur des documents véridiques dégagés de toute légende.

Et la preuve, ce sont les remarquables travaux accomplis dans ces dernières années par des
érudits. tels que M. Eugène Mùntz, pour les précurseurs et les grands artistes de la Renaissance
italienne ; M. Paul Mantz, pour les artistes de toutes les écoles ; MM. Alfred Michiels et Henri
Havard, pour les artistes hollandais et flamands; MM. A. de Montaiglon, Courajod, Bancel et
tant d'autres, pour ceux de la Renaissance française; MM. Charles Gérard, A. Woltmann,
Thausing et His-Heusler, pour ceux de la région rhénane. Les documents recueillis par leurs
savantes investigations sont désormais classés, publiés, mis à la lumière du grand jour, et la
fausse monnaie des anciennes légendes se retire peu à peu de la circulation.

Ces considérations générales m'amènent à parler d'une controverse qui a, depuis fort long-
temps, défrayé les critiques d'art en Alsace et est demeurée jusqu'ici sans solution. Tabler sui-
des conjectures plus ou moins ingénieuses, voire même très originales, s'appuyer sur l'opinion de
tel savant très versé dans l'historique de l'art, mais contredit de point en point par tel autre non
moins savant, c'est risquer presque toujours de faire fausse route. Allons au fait. On sait qu'il
existe au Musée de Colmar une série de vieilles peintures sur panneaux qui faisaient partie d'un
retable très célèbre placé jadis dans le chœur de l'église des Antonites, à Issenheim (Haut-Rhin).
Ces peintures, au nombre de neuf, ont été transférées à l'ancienne bibliothèque de Colmar,
en 1794, par ordre du Directoire exécutif du District, avec un certain nombre d'œuvres de
Martin Schcen, et de sculptures polychromes du xve siècle d'une valeur hors ligne. Comme nous
le prouverons tout à l'heure, ces tableaux ont été exécutés de 1493 à i5i6, c'est-à-dire dans
cette période de renouveau où l'art humain, après avoir été comprimé, presque annihilé pendant
la longue nuit du moyen âge, avait pris un brillant et irrésistible essor.

L'auteur de ces peintures était certes un fantaisiste de premier ordre. Dégagé des entraves
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