L' art: revue hebdomadaire illustrée — 16.1890 (Teil 1)

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L'ART.

son goût bien équilibré, ait su se maintenir à la tête des nations dans toute la production des
œuvres où l’art prend sa place.

« Le goût est une grande richesse, qui rapporte beaucoup et qui coûte peu, richesse ou
monopole qui n’est point tout à fait naturel, car il a brillé et s est éteint chez maintes nations
de l’Orient et de l’Occident, tandis que nous le voyons au contraire se fonder chez des peuples
tels que l’Angleterre et les États-Unis, que nos préjugés nous montraient comme devant y être
les plus réfractaires. Un enseignement et une éducation bien dirigés peuvent beaucoup pour le
fomenter ou le maintenir. Ils n'y suffisent pas cependant, car nous voyons que toutes les
ressources de la pédagogie la plus intense et la mieux ordonnée, appuyée sur des Musées intelli-
gemment disposés, n'ont pu réussir à donner du goût à l'Allemagne contemporaine. »

Certes, mais l'Allemagne n’en est là que parce qu’elle traverse une crise de militarisme
effréné absolument semblable à celle que subit la France sous le premier Napoléon et qui préci-
pita le goût dans cette éclipse dont l’influence morbide fut ressentie bien au delà de la chute du
système.

11 serait à souhaiter que tout Français lût et relût la page que je viens de citer; elle est
d’un homme qui sert dignement son pays, d’un homme qui professe réellement le respect de
l'art, cette glorieuse richesse suprême de toute nation. Aussi ne connaît-il pas les hypocrisies
oratoires; le langage viril de la vérité est le seul dont il se serve.

Abordant l’épineuse question de l'intervention de l’État, M. Aynard n'est pas moins net.
« Comme en beaucoup d’autres choses, il convient de montrer un scepticisme marqué touchant
l’efficacité de la protection et de la direction de l'art par l’État. Ce qu’on appelle, souvent par
antiphrase, l’encouragement officiel des arts, s’est rarement pratiqué au profit des véritables
artistes ; il est, dans tous les cas, sans influence sur leurs œuvres. Les plus beaux monuments, le
Parthénon, les cathédrales gothiques ont été érigés par des associations. Léon X recevait les
lumières d'art de son temps et ne lui en donnait pas. Louis XIV admirait Le Brun et méprisait
Rembrandt. En notre organisation administrative, il serait cependant difficile de supprimer toute
immixtion de l’État dans le développement des arts. L’État paraît avoir en cela deux fonctions :
enseigner et protéger ce que l’individu ne peut pas protéger. »

En matière d'enseignement, ce que doit être l’intervention gouvernementale est ainsi parfai-
tement résumé : « On ne devient pas artiste, mais on devient dessinateur ; on peut apprendre à
dessiner comme à écrire. L’enseignement simplifié du dessin convient à tous et peut donner une
grande force aux travailleurs de l’industrie. 11 appartient à l’État de faire que le dessin ne soit
plus considéré dans l’enseignement public comme un art d’agrément, mais bien comme l’une des
connaissances fondamentales chez un peuple industriel. »

Impossible de mieux dire. Il va de soi que pour M. Aynard, en faisant « apprendre la
science du dessin par tous ses procédés, » l’école doit uniquement « se proposer de préparer
d’une manière générale à toutes les applications aux professions et non d’être l’apprentissage des
professions. » Sus à l'art d’Etat ! Puisse-t-il être prochainement enterré 1 C’est ce que depuis
seize ans nous ne cessons de demander.

En matière de protection, l’auteur reconnaît que «, le rôle de l’État est bienfaisant lorsqu’il
conserve les monuments historiques, — mais seulement lorsqu’il conserve, en entretenant et en
réparant à temps les monuments menacés, non lorsqu’il altère ou rebâtit de toutes pièces ceux
qu’il a trop longtemps négligés et ne fait ainsi qu’achever de les détruire, — lorsqu’il accroît les
Musées, lorsqu’il soutient avec intelligence les nobles arts, peinture murale et grande sculpture,
que dans l’état de nos mœurs, de nos demeures mesquines, de nos domiciles changeants, les
particuliers sont obligés de délaisser. A notre époque, c’est aux associations et aux collectivités, et
aux plus grandes de toutes, les Églises et les États, qu’il revient de favoriser les créations de l'art
dans ce qu’il a de plus pur. L'Église paraît avoir perdu depuis longtemps le sens artistique; il est
bon que les encouragements de l’État aillent là où ils peuvent être efficaces ou indispensables. »
Que l’administration des Beaux-Arts où il se rencontre des esprits très brillants — je n’ai
pas dit très sérieux — qui déclarent empreintes de « mysticisme lyonnais » les pages si réfléchies.
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