Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 16.1877

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LA SCULPTURE AU SALON.

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ami le vol quelquefois inégal, mais courageux, de l’indépendant qui
essaye ses ailes. Toutes ces vertus-là sont pratiquées par nos contempo-
rains, suivant les inclinations de l’âge ou du tempérament, et, comme ce
sont des vertus, il est de toute justice de leur rendre hommage au pas-
sage. Seulement, trop sûre d’elle-même serait la plume qui prétendrait
les classer suivant les règles et les canons, et l’on trouvera juste de pré-
senter à peu près sur un même plan toutes ces têtes, que les lauriers
ou les oublis dont on les charge ne parviendront pas à élever ou à
rabaisser au-dessous d’un niveau presque égal.

De tous les arts plastiques, la sculpture est peut-être celui qui
enchaîne le plus la liberté de l’invention. Le théâtre dont elle ouvre la
porte à ses initiés est borné par des limites assez étroites : on ne peut y
prendre des poses trop aisées, ni trop nouvelles, et si fécond que soit
l’esprit de l’observateur, si armé de défiance contre les suggestions de la
mémoire qu’il essaye de se montrer, il lui faut, bon gré mal gré, rap-
peler les attitudes, les gestes, la physionomie des acteurs qui l’ont pré-
cédé sur le stade ou qui l’y entourent au moment de ses débuts. Aussi
faut-il se montrer indulgent envers les sculpteurs lorsqu’ils se résignent
à ces rapprochements inévitables dont le spectateur accompagnera sou-
vent des éloges très-spontanément accordés. C’est le cas de M. Becquet,
l’auteur de cette statue d’lsmaël, à laquelle l’opinion la plus générale
promettait cette année une éclatante récompense. Combien de fois déjà
avait-on vu le fils d’Agar étendu sur sa couche de sable, et combien
d’autres, depuis le jeune Barras} de David d’Angers, offrirent dans la
même pose le spectacle de leur agonie? Mais quoi ! le malade que dompte
la fièvre se préoccupe-t-il d’expirer dans la pose étudiée d’un gladiateur,
qu’un applaudissement console du coup mortel ? Ismaël a été abandonné
par sa mère même ; le vautour, en attente de sa proie, guette seul sa
dernière convulsion. Comme une fleur brûlée du soleil, il est tombé. Ses
bras n’ont plus de force, tout son corps a déjà pris l’attitude paisible de
l’éternel sommeil. Ainsi nous trouve tous, à quelque âge de notre vie
qu’il se présente, l’ange qui nous emmène dans le grand inconnu, muets,
enchaînés et certainement bien oublieux des coquetteries de la vie.
M. Becquet n’a pas cherché, en dehors de cette grande et monotone
réalité, le moyen d’émouvoir notre pitié; mais de ce jeune corps il a
rendu les formes amaigries et la grâce mourante avec une science si
scrupuleuse, qu’on peut dire vraiment de ce morceau de marbre qu’il
respire. Rude aurait consenti à signer l’ouvrage de son élève, et ce n’eût
pas été pour nuire à sa gloire. Le nom deM. Becquet sort de cette Expo-
sition avec un éclat longtemps attendu ! Peut-être l’artiste n’est-il qu’un
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