Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 17.1878

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LES ARTISTES CONTEMPORAINS

ALFRED STEVENS

l y a dans la demeure du peintre, rue
des Martyrs, un coin enchanté où som-
meille la Chimère ; la lumière y filtre
de minces filets jaunes à travers des
rideaux de soie lamés d'or, et dou-
cement, comme une fée toucherait aux
objets du bout de ses doigts, cette lu-
mière effleure dans l'ombre des nacres,
des ivoires, des bronzes, des cuivres
au ton de soleil couchant, de grandes
plaques laquées où s'épanouissent les
fleurs mystiques du Japon. Des tremblotements de lueurs signalent au
fond des étagères la présence des coupes en onyx et des bijoux précieux ;
sur le bord des coffrets dansent des Muettes; des griffés de feu raient
par endroits les parois, et l'on croit voir monter des cassolettes de légères
banderoles de fumée, comme clans un lieu sacré. Là vit un peuple énig-
matique. Ce que le Japon a contourné de formes rares et bizarres prend
son vol par la chambre, avec l'aile des oiseaux bleus ou se tord, dans
les replis des dragons, avec des gueules, des ongles, d'étranges sil-
houettes griffues. Le long des vases s'enroulent des rameaux flexibles,
chargés de fleurs éclatantes qui mêlent entre elles la rose à la jonquille et
l'émeraude à la turquoise, dans des gammes riantes comme l'aspect d'un
jardin sous la clarté d'un matin de mai ; les paravents à leur tour
allument leurs gerbes constellées d'or sur des fonds d'outremer; puis le
flot s'épanche sur les murs, sur les tapis, dans les rideaux bariolés de
calices d'argent, de grappes vermeilles, de beaux fruits couleur de sang.
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