Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Per. 19.1898

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

telle sorte qu’il se rende utile à quelque chose. Le gamin promet
tout ce que l’on veut. Et lui caressant ses longs cheveux crépus,
ébouriffés, remplis des brins de paille de la nuit, une des femmes
dit à l’autre : « Ce garçon a plus de cheveux sur la tête que nous
deux à la fois. » L’autre répond : « A le voir de profil, il ressemble à
un fils de roi de France. »

« Et ce jour-là, conclut Segantini, je devins gardeur de porcs;
je n’avais pas encore sept ans. »

Comment le jeune homme fut-il amené à peindre ce monde au
milieu duquel il vivait? Là se fait jour 1 irrésistible poussée de l'in-
stinct, de la vocation. 11 s’exerça à barbouiller du papier, pour avoir
entendu une mère sangloter auprès du cadavre de sa fille : « Si
j’avais au moins son portrait! Elle était si belle! » Gubernatis
raconte, de son côté, une anecdote analogue à celle que l’on prête à
Giotto et elle valut à Segantini son premier triomphe, celui qui lui
fut le plus cher, puisqu’il l’obtint dans son milieu de paysans.

Mais on ne reste pas porcher toute une vie, quand on se sent
une vocation d’artiste,, et même s’il faut immédiatement gagner son
pain. Il revient à Milan, y passe quelques sombres années, et y fait
de vagues études d’art décoratif à l’école du soir, à Brera ; mais
Segantini ne retient rien de cet enseignement, tout contraire à son
tempérament. Un ami, droguiste, lui donne ses premières couleurs ;
il peint une enseigne d’épicerie, et, de but en blanc, passe de l’en-
seigne au tableau. Au premier argent, il lâche de nouveau Milan et
se dirige vers les basses Alpes (Precilpi) de Brianza. Désormais il est
lui-même ; le mauvais rêve de Milan est oublié.

A la vue de ses dessins, quelques critiques ont immédiatement
prononcé le nom de Millet. Les points de contact sont si superficiels,
pour qui connaît l’œuvre total de Segantini, qu'il eût mieux valu
s’abstenir d’une comparaison beaucoup plus flatteuse qu’exacte. Le
dessin de Segantini n’est qu’une façon toute logique de traduire sa
couleur, car la couleur a précédé chez lui le dessin, et cette couleur
par filaments, qui donne à certains de ses tableaux l’apparence d’un
envers de très fine tapisserie de soie, lui a été en quelque sorte imposée
par la configuration même de la montagne : géologie, minéralogie,
cristallographie aussi bien que botanique. Qui n’a pas vu, à l’aube,
en hiver, des montagnes de deux ou trois mille mètres, chaos de
rochers et de sapins superposés, mais du haut en bas strié de petites
diagonales et de petites verticales, ne peut comprendre l'extraordi-
naire vérité de la facture de Segantini et sera tenté de la confondre
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