La chronique des arts et de la curiosité — 1911

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ET DE LA CURIOSITÉ

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Leur. Pour chacun la question revient à se bien
connaître, à cultiver son émotion propre, et à ad-
ministrer ses énergies avec prévoyance. Ces débu-
tants du quai d'Orsay, que Ton taxe volontiers
d'orgueil ou de folie, apparaissent souvent, de
cette rive-ci de la Seine, des modestes et des
sages (1); ils ont mesuré leurs ambitions à leurs
forces et à leur pouvoir; ils n'ont pas mesusé
d eux-mêmes ; la vie de l'esprit et de l'être se con-
tinue en leurs ouvrages, normale et logique, sans
contrainte ni grossissement de la personnalité.
Personne ne s'improvise à son gré poète, philo-
sophe ou décorateur, et n'est pas qui le veut
Puvis de Chavannes, Besnard ou Maurice Denis.
M. Gormon on a fait l'épreuve à ses dépens. Cer-
tains apprécient de lui tel petit tableau où, sur
quelques pouces de toile, une figuration nom-
breuse se resserre et se masse. Rien de ce que l'on
y peut goûter ne se retrouve dans l'ensemble,
aux proportions monumentales, qu'attend le Petit
Palais. L'échec est si évident, qu'on montrerait
quelque cruauté à y insister. —D'une tâche de même
ordre, sinon de môme importance, M. Victor Tar-
dieu se tira plus à son avantage. On n'a point dé-
cerné à son plafond la faveur de l'isolement, et la
présentation en est, de nouveau, arbitraire; mais,
si mal le puissions nous juger, et en dehors de
l'invention spirituelle et appropriée, les exigences
de la destination s'y pressentent satisfaites : il
suffit du volume des figures pour annoncer les
dimensions de la salle ; la coloration de l'archi-
tecture ambiante se devine au choix des tonalités
et à l'harmonie préméditée que leur fraîcheur
ménage.

N'acceptons ni prévention, ni question préjudi-
cielle à l'endroit du genre, du sujet, de la techni-
que ; ils n'existent pas en soi; leur valeur se
jauge au mérite de l'artiste. Naguère, à grand
fracas, de faux prophètes proclamaient morte la
peinture de la légende, de la foi et de l'histoire.
Que reste-t-il de leurs prétendus messages ? Ont-
ils empêché M. Clément Gontier, M. Clovis Gazes,
M. Fouqueray d'accourir vers les sources d'ins-
piration jamais taries, mus par un libre élan dont
la spontanéité fait le prix? A travers les âges,
grâce aux parures de l'imagination qui le trans-
forme, l'idéal semble changer; mais le besoin de
rêve veille éternel au cœur de l'humanité.

Voici une vision à laquelle les approches du
crépuscule confèrent déjà la magie du songe.
L'ombre tombe lente et grave sur l'eau rapide du
fleuve où se baignent les cavales. A. peine distin-
guerez-vous encore la noblesse des formes, la
nuance des robes et les attitudes tranquilles en
accord avec le silence et la paix du jour prêt à
défaillir. Sous le voile gris dont la nature se cou-
vre, tout participe à l'attente de la nuit mysté-
rieuse ; il y a de l'anxiété répandue dans les
lueurs qui tremblent. De cette harmonie en sour-
dine une émotion se lève, attendrissante et douce;
la mélancolie qui s'en exhale est celle d'un Géri-
cault moderne ; on la trouve exprimée fortement
par des moyens de peintre, délicats dans leur

(l) Plusieurs d'entre eux exposent parallèlement
au Grand Palais : tels M VI. Quesnel, Madelain,
Puech, Pégot-Ogier, Allard l'Olivier, Baubois de
Montoriol, Edelman, Bucci ; en dehors de M. Car-
rera, la contribution de M. Plantey (Scènes de
Bretagne) et do Mm« Martin Gourdault (Fête
Espagnole), est au plus haut point significative.

puissance contenue. N'empêche que l'œuvre de
M. Descudé n'a pas obtenu gain de cause devant
le jury ; elle est reléguée hors de la vue, sous
les frises d'une rotonde obscure. Pour M. A.
Carrera, c'est tout juste si, après une âpre lutte,
on daigna le recevoir. Sa toile est, avec celles
de M. Henri Girardot et de M. Léon Félix, la
peinture de nu la plus importante de ce
Salon (1). A l'horizon, les roches violettes que
bat furieuse la vague bleue ; debout sur la grève,
au sortir de la mer, des baigneuses ; le soleil
verse sur un torse svelte l'éclat de ses clartés
limpides ; d'autres corps se sont rangés hors
de ses rais, à l'abri do ses atteintes ; tout l'intérêt
du tableau est dans le jeu contrasté de la lumière
sur la chair que le rayon illumine, que l'ombre
marbre et irise. Il plaît qu'un peintre à la ma-
nière rude, tel que M. Carrera, ait eu le goût de
ces différenciations ténues et qu'il ait su y réussir.

Depuis cinquante ans bientôt les problèmes de
l'ambiance ont sollicité l'attention avec une insis-
tance grandissante ; leur subtilité même prédispo-
sait l'école française à les résoudre. Il ferait bon
extraire de ce Salon, rétrospectif à tant d'égards,
quelques indications sur cette évolution do la pein-
ture et sur ses conséquences. On ne serait pas en
peine d'y découvrir mainte variante, fort peu dé-
guisée, de tableaux jadis honnis et qui n'eurent
d'autre tort que de venir trop tôt — témoin la place
d'honneur attribuée à leurs doubles sur les cimai-
ses. Quel parallèle curieux à établir entre le ta-
bleau do M. Jardim et le Déjeuner de Manet (1869),
entre Jeunesse de M. Nicolas Finez et les Femmes
sous les arbres de M. Claude Monet (1866) ! Et
combien de semblables leçons restent toujours utiles
à méditer ! « On nous fusille, mais on fouille nos
poches », s'écriait Degas lors des batailles
passées; avec le bois des barricades, des arcs
de triomphe ont été dressés; de fait, les décou-
vertes des novateurs ne laissèrent pas d'être utiles
à l'école entière ; elle en a tiré profit — et parti.
Au cours d'une étude récente, dont la critique mo-
derne so peut enorgueillir, M. Paul Jamot a établi
quelles applications imprévues, d'ordre spirituel
ou psychologique, un Ernest Laurent avait su
donner aux initiatives techniques de l'impression-
nisme. Et n'est-il pas d'un élève d'Ernest Laurent,
fidèle à la doctrine do son maître, mais quand
même affranchi, le tableau précieux où M. Ma-
thurin a groupé debout, côte à cô'e, deux fillettes ?
Le succès tient au tact de la sensibilité, au rayon-
nement de l'intelligence, partout visible, présente :
expression du visage, maintien et attitude, rien
que de réfléchi, sinon de grave, et rien qui ne
reste d'un naturel plein d'aisance et de fierté (2).
J'aime encore, pour tout ce qu'elles doivent à l'im-
pressionnisme et pour tout ce qui les en éloigne,
les deux figures de M. Léon Félix : sous le dais de
ramures qui la tamise, la lumière discrète, étouffée,

(1) Quelques autres académies intéressantes ont
pour autours MM. YVallin, Nordell, Lièvre, Bt-
loul, Boberty, Triquet, Fountainc, Noël et
Mlle Delasalle.

(2) La contribution d'un autre élève de M. Lau-
rent, M. André Strauss, est à retenir parmi le
choix de portraits que composent les envois de
MM. Bordes, Sabatté. Fougerat, Laparra, Desbois,
Bedorez, Bouché-Leclereq, Fidrit, Bissière, Frai-
long, Burnside, Parker, Leniz, Harris Brown et
de MUo C. de Kurnatowska.
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