Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 31.1885

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

groupe principal de ce dernier tableau — le chancelier Rollin adorant la sainte
Vierge — avec le roi mage agenouillé devant la Madone dans la peinture de
Mabuse, pour être frappé de l’abîme —au point de vue de l’élévation du sentiment,
de la vérité de l’expression et de la force de l’invention — qui sépare les deux
maîtres, qui n’étaient éloignés, cependant, l’un de l’autre que de soixante-dix ans
à peine, h’Adoration de Mabuse est une dernière et brillante lueur que jette l’art
primitif flamand avant sa décadence : le panneau de Van Eyck en représente
l’apogée.

D’un haut intérêt, et très peu connue, est la grande lunette du Couronnement de
la Vierge, attribuée à Fra Filippo Lippi (au marquis de Lothian). La Vierge y est
vêtue de blanc et agenouillée aux pieds d’un Christ majestueux qui lui pose sur la
tête la couronne de reine des deux ; ce groupe est entouré d’un demi-cercle de
chérubins teintés de bleu clair ; à droite et à gauche sont placés deux anges qui
tirent d’un mouvement impétueux des rideaux de couleur cramoisie : sujet
affectionné par la sculpture italienne des quatorzième et quinzième siècles. Le
coloris et le style de cette œuvre paraissent au premier abord être ceux de Fra
Filippo, mais un examen plus attentif révèle la main de Botticelli dans sa jeunesse,
alors qu’il était encore sous l’influence immédiate de son maître. Quoique le choix
des tons soit celui habituel à Lippi, la distribution en est trop symétrique et trop
inexpérimentée pour un maître aussi habile; les deux anges sont une inspiration
passionnée qui pourrait difficilement émaner du mystique Fra Filippo, et qui au
contraire est tout à fait dans le sentiment de Botticelli ; le modelé des tètes et des
mains est d’ailleurs d’un style et d’une facture qui rappellent fort ce dernier. Quoi
qu’il en soit, l’œuvre renferme des beautés de l’ordre le plus élevé et mérite d’être
connue et étudiée.

Une Sainte Catherine de Sienne (à M. Charles Butler), fresque attribuée, je crois
avec justice, à Cosimo Rosselli, est un morceau d’une qualité exceptionnelle pour
ce maître. Bien rarement, si ce n’est dans quelques parties de ses fresques de la
Sixtine, ce peintre s’est montré aussi digne de rivaliser avec ses grands contem-
porains. La sainte — une femme d’un certain âge et d’apparence noble — est assise
sur un trône et tient sous ses pieds le démon ; elle tend un livre à un groupe de
religieuses placé à gauche, tandis que des deux côtés se tiennent saint Laurent,
saint Dominique et d’autres saints. Le peintre a à peine employé d’autres tons que
le blanc et le noir, à l’exception d’un peu de rouge vif; aussi, les chairs ayant pâli,
la fresque, à une certaine distance, produit un effet à peu près monochrome.

Une Vierge avec l'Enfant entourée d’anges de Benozzo Gozzoli (à M. William
Graham) est surtout remarquable à cause de la rareté des tableaux de chevalet de
ce maître. Celui-ci, très caractérisé et d’une bonne conservation, a une très grande
ressemblance avee la partie centrale du grand panneau de Gozzoli à la National-
Gallery. La Vierge et l’Enfant seraient identiques dans les deux compositions si le
coloris des vêtements n’était différent.

Une Allégorie (au marquis de Lothian), paysage étrange où l’on voit des hommes
nus, une femme rappelant par le type l’école lombarde, un cavalier, voire même
une girafe, a plutôt l’attrait d’une énigme que celui d’une œuvre de maître ; elle
est attribuée par le catalogue à Luca Signorelli. Cette peinture appartient (selon
l’opinion de M. Sidney Colvin et d’autres critiques autorisés) plutôt à l’excentrique
Piero di Cosimo ; ceci parait d’autant plus probable, s’il faut croire ce que nous
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