Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 31.1885

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REVUE MUSICALE

a saison des concerts ne paraît pas devoir
être fort brillante : il en est de cela comme de
tout; nous traversons une période de torpeur
dont on n’entrevoit malheureusement pas l’issue.
Les arts sont particulièrement languissants ; on
sait dans quel triste état se trouve la peinture; la
musique ne va guère mieux. Quelques artistes
étrangers se sont pourtant risqués à venir parmi
nous, et vraiment ils n’ont pas à se repentir
d’avoir bravé l’épidémie d’inertie qui nous
désole depuis bientôt un an.

Le violoniste Isaye a été chaleureusement accueilli au Conservatoire; il
joue d’une façon charmante et nouvelle; l’originalité de son talent consiste
en ceci qu’il détaille avec une rare intelligence les morceaux de son répertoire;
chaque phrase musicale est dite et accentuée comme si le sens en était
souligné par des paroles; il force l’attention de l’auditeur et on l’écoute
jusqu’au bout, même quand il raconte de vieilles histoires comme le premier
concerto de Vieuxtemps. Cette composition, démodée et quelque peu ridicule
aujourd’hui, fit en son temps une grande sensation dans le monde des
musiciens. Habeneck salua, et tout son orchestre avec lui, le virtuose de
vingt ans qui le premier osait entrer en lutte contre les masses instrumen-
tales et parvenait à les dominer. Jusqu’à lui, les concertos de violon affectaient
des allures plus modestes ; on se bornait à les étayer d’un accompagnement
discret. Celui de Beethoven est superbe, incontestablement, mais c’est à
proprement parler une symphonie avec violon solo. Vieuxtemps a donc créé
le concerto moderne. Peut-être sa création ne lui survivra-t-elle pas; le
goût n’est plus au soliste, au chanteur assumant à lui seul l’interprétation
de la pensée musicale, de l’idée première du compositeur. Le règne de la
symphonie est proche ; elle envahit tout : bientôt il ne nous sera plus permis
d’entendre ni un chanteur, ni un instrumentiste, pour le plaisir : voix et
instruments sont des unités tactiques qu’on ne saurait distraire de l’ensemble;
l’école moderne est profondément démocratique, elle n’admet pas les distinc-
tions isolées : tout le monde dans le rang.

Après M. Isaye, nous avons eu le plaisir d’entendre, à la salle Érard, un
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