Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 31.1885

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

crayon ou coups de pinceau, c’est partout la manière de l'illustrateur qui travaille
de chic et ignore le modèle vivant. Cette toujours égale adresse de main, qui fait
merveille dans le croquis, ne sait plus où se prendre quand il s’agit de donner à
un tronc d’arbre ou à une simple pierre son véritable contour, quand surtout elle
se sent obligée de chercher les traits d’une figure et d’étudier de près le caractère
d’une physionomie.

Entrain, tempérament, assurance, audace, imagination, Doré a eu toutes les
qualités que la fée de l’art peut répandre sur le berceau de l’enfant qu’elle adopte ;
en revanche, il n’a possédé aucune de celles qui s’acquièrent et qui, si elles ne
sauraient sans doute tenir lieu des dons naturels, permettent seules à ceux-ci de
porter tous leurs fruits, qualités que donnent le travail, la persévérance, la volonté,
que développent surtout les études faites à l’àge où l’œil apprend à voir et la main
à se conduire. De cette exposition qui résume plus de trente années d’un labeur
infatigable, on sort sans avoir été remué une seule fois; on a admiré une éton-
nante dépense d'efforts, on n’a pas assez senti vibrer l’âme de l’artiste. Dans
son incessant commerce avec les plus grands génies de l’humanité, il semble qu’il
ait plutôt perçu des spectacles qu’éprouvé des impressions profondes ; on peut
être émerveillé par sa verve et sa fécondité, on n’est jamais ému.

Juif-Errant du travail, il n’a jamais pris le loisir de se reposer : il a tout abordé,
tout essayé, tout osé ; dessinateur, peintre, sculpteur, il a voulu être tout, et quelles
qu’aient été ses tentatives, on doit reconnaître qu’il s’y est toujours affirmé, sinon
avec une entière réussite, du moins avec une incontestable puissance. Il aimait
volontiers, nous a-t-on dit, à rappeler l’exemple des hommes de la Renaissance,
peintres, architectes, sculpteurs, poètes tout à la fois; mais il ne songeait pas
assez aux longues et fortes études par lesquelles les maîtres avaient préparé leur
jeunesse à ces multiples manifestations. Doré, lui, n’a jamais connu la douceur d’un
instant d’arrêt. Mêlant dans ses travaux, suivant le hasard des circonstances et de
l’inspiration, les sujets, les temps et les genres, jeune, il n’a rien appris; plus âgé,
rien mûri.

Si exceptionnellement doué que soit un homme, il est pourtant des obligations
auxquelles il ne saurait se soustraire :1a première, pour l’artiste soucieux de trans-
mettre à la postérité plus que le souvenir de son passage, c’est de se méfier des
facilités trompeuses de l’improvisation et de ne livrer son œuvre au public qu’après
y avoir mis tout ce qu’il avait en lui. La longue patience dont parle Bossuet n’est
pas moins indispensable dans les arts plastiques que partout ailleurs, pour
constituer le génie, non pas peut-être dans ses facultés créatrices, mais bien
certainement dans ses résultats destinés à durer. Les exceptions qu’on cite à cet
égard n’auraient jamais pu se produire sans de laborieuses préparations que le
coup d’éclat final a bien pu faire perdre de vue, mais qui n’en demeurent pas
moins la condition essentielle de tout chef-d’œuvre. On a dit de Doré qu’il eut plus
de génie que de talent : le mot serait vrai, s’il était possible d’admettre le génie
à l’état virtuel, à titre de pure conception théorique, en dehors de toute réalisation
effective. Il faut bien avoir le courage de le dire : Gustave Doré, en dépit de son
bagage extraordinaire d’illustrateur, n’a rien produit où l’on sente ni cette inten-
sité de pensée, ni cette recherche du caractère, ni cette passion de la nature qui
sont la marque des maîtres.

JULES COMTE
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