Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 31.1885

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REVUE MUSICALE.

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Rémy, qui ont le talent de rendre lumineuses les parties obscures des hautes
conceptions des maîtres.

Il y a cependant des limites au delà desquelles le public le plus clair-
voyant refuse de s’engager; on l’a bien vu l’autre jour, à la Trompette.
Quand il devient impossible de suivre la pensée du compositeur, quand les
oreilles sont assourdies par des bruits incohérents, incessants, sans un repos,
sans une oasis de mélodie pure pour reprendre haleine et remettre un peu
d’ordre dans ses idées, il faut bien s’avouer vaincu et demander grâce. Or
M. Hans de Bulow nous a imposé ce supplice pendant une heure entière en
nous faisant entendre coup sur coup quatre morceaux de Brahms, choisis
avec soin parmi les productions les moins compréhensibles de ce composi-
teur et les plus bruyantes. Nous voulons croire que l’éminent pianiste a
voulu jouer à ses auditeurs un de ces bons tours qui lui sont familiers et qui
ont beaucoup contribué à lui faire une réputation européenne. Quoi qu’il en
soit, le résultat a dû lui causer une certaine surprise : il n’y a pas eu ombre
de protestation; on a même applaudi au talent du virtuose, sans lui garder
rancune du fâcheux emploi qu’il venait d’en faire. M. de Bulow, qui n’avait
pas joué chez nous depuis 1865, racontera sans doute à Berlin que les Fran-
çais sont bien changés; ce peuple réputé frivole, impatient et démonstratif,
sait s’ennuyer avec autant de dignité que ses voisins les plus graves.

J’ignore quelle opinion M. Adalbert de Goldschmidt emportera de nous dans
son pays, mais je doute qu’elle nous soit défavorable. C’est une rude soirée
à passer que d’entendre les Sept péchés capitaux du compositeur viennois.
Cependant il y avait foule au théâtre du Château-d’Eau les deux soirs où
M. Lamoureux a donné cet ouvrage, et le public a tenu bon jusqu’à la
dernière mesure, applaudissant aux bons endroits et écoutant avec sympa-
thie les passages ardus qui s’y rencontrent à chaque instant. D’une façon
générale on a trouvé l’œuvre monotone. Si différents que soient entre eux les
septpéchés capitaux, la langue musicale n’estpas assez explicite pour donner à
chacun une expression tranchée comme le feraient la peinture et la littérature.
Les musiciens n’acceptent pas cette vérité, nous le savons, mais ce n’en est
pas moins la vérité. Je défie le plus avisé d’entre eux de distinguer, sans le
secours des paroles ou d’un programme, dans la partition de M. de
Goldschmidt, l’Envie de la Colère, l’Orgueil de l'Avarice, la Luxure de la
Gourmandise ou de la Paresse. Depuis qu’on nous a appris à révérer et
admirer comme une marche funèbre ce qui, dans la pensée de Beethoven,
était une danse de paysans, nous sommes devenu sceptique; les programmes
des musiciens nous laissent froid; nous passons rapidement sur leurs
prétentions philosophiques, littéraires ou historiques, pour aller droit à
leur musique et voir s’ils y ont mis quelque chose qui nous touche, à savoir
de la force, du sentiment ou de la grâce. Ce sont là des modalités d’expres-
sion un peu vagues, il est vrai; mais elles n'en conservent pas moins leur
prix à nos yeux, et nous les tenons pour d’autant plus précieuses que les
adeptes de l’esthétique nouvelle en sont moins prodigues que ne l’étaient
leurs devanciers.

Le poème choisi par M. de Goldschmidt est justement célèbre en
Allemagne; il a été écrit par M. Robert Ilamerling, qui passe avec raison
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