Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 31.1885

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

tous les goûts : l’un peint pour peindre, fasciné par le prestige de la couleur et de
la lumière; l’autre veut peindre quelque chose; il ne comprend pas la peinture
sans sujet; un troisième enfin comprend le sujet en dehors de la peinture. A toutes
ces manières de voir correspondent autant de manières de peindre : il y a là de
quoi confondre le sentiment public, d’autant plus que les spectateurs apportent
dans leur jugement les mêmes préjugés de l’esprit et des yeux qui conduisent les
peintres. Dans ce chaos d’idées et d’actes contradictoires, il ne faut pas s’étonner
d’entendre prononcer des sentences peu équitables sur tel ou tel que l’on condamne
sans mesure ou que l’on glorifie au delà de ses mérites.

Heureusement les jugements du public et de la presse ne sont pas sans appel
et comme ils n’ont jamais tué personne, un artiste, quel qu’il soit, finit toujours
par reprendre dans le monde le rang que lui assigne son talent. Jouissons donc
sans arrière-pensée du plaisir qu’il y a à examiner les œuvres des uns et des
autres : plus elles seront dissemblables, plus variés seront nos plaisirs.

Ce n’est pas une des moindres curiosités de cette exposition d’y voir fraterniser
des hommes comme M. Donnât et M. M'onet. Le savant et vigoureux portraitiste
montre, à côté d’un choix de ses meilleures effigies, les petits tableaux italiens qui
lui valurent ses premiers succès : ce sont de bonnes peintures, chaudes de ton,
d’un faire attentif et souple — surtout celle des Paysans devant le palais Farnèse.
Les brillants faiseurs d’esquisses qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé, savent
mieux que nous les difficultés d’exécution qu’il faut surmonter pour modeler dans
le ion de petites figures et les grouper en tableau ; la conscience en art n’est pas
toujours une qualité, mais quand elle sert bien l’artiste, son œuvre en devient plus
précieuse.

Ce que je viens de dire n’atteint en rien M. MbtiJl1,1' ses' tableaux ne sont pas
des esquisses : ni lui ni personne n’y pourraient rien ajouter. Artiste d’une
étrangeté que je ne conteste pas, il a une manière de voir qui lui est personnelle,
à laquelle il subordonne, absolument et sincèrement, sa manière de peindre. Son
faire brutal n’est pas pour plaire à tout le monde, et nous comprenons que
beaucoup en soient horripilés; seules, les personnes qui ont une vision de la nature
adéquate à la sienne passent condamnation de ces détails parce qu’il leur donne
des sensations vives et aussi justes, à leurs yeux, que la peinture peut les donner. 11
en est de cette peinture comme de la musique, on l’aime où on ne l’aime pas ;
mais il serait imprudent de nier qu’on y puisse prendre plaisir et surtout de
contester un talent reconnu par beaucoup d’artistes d’une École tout autre.

M. Kroyer en qui se réunissent des qualités anciennes et modernes, si l’on peut
dire, est à la fois un brillant interprète des phénomènes de la lumière, et un
observateur judicieux de la vie, soit individuelle, soit collective; son Intérieur de
cabaret en Danemark est fait pour plaire à tout le monde ; sujet et peinture sont
également attachants; il est regrettable que ce tableau soit mal exposé dans la
galerie G. Petit; on lui doit une meilleure place, en pleine clarté. Si certaines
toiles de M. Monet reçoivent trop de jour, celle de M. Kroyer est reléguée dans
une ombre qui lui porte un grand préjudice.

On admire beaucoup le Rolla de M. Gervex, tableau rendu célèbre par les
rigueurs du jury qui n’a pas cru devoir l’admettre au Salon, il y a quelques
années. Le talent de M. Gervex n’était pas en cause; non plus celui de Musset qui
a fourni le sujet; mais on s’était effarouché, à juste raison, d’exposer un épisode de
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