La chronique des arts et de la curiosité — 1910

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ET DE LA CURIOSITÉ

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ses habila..ts, l’Espagae a maintes fois inspiré nos
compositeurs, et presque toujours delà plus heu-
reuse manière. Sous le charme magique de cet
admirable vieux, pays arriéré, voici que l’art
merveilleux de M. Debussy se renouvelle encore
une fois. Mais comment traduire par des mots
l’étonnante évocation que créa ce maître des sons ?

« Par les rues et les chemins », c’est la vie de la
foule animée, bariolée, grouillante, dans la pous-
sière et sous le soleil qui étinceLle et luit splendi-
dement. — « Les parfums de la nuit » : une nuit
d’Espagne, non point seulement langoureuse
comme celles d’Italie, ni froide, lointaine et
sublime comme celles du Nord; une nuit humaine
et voluptueuse, d'une volupté trop forte et presque
douloureuse; nuit aux senteurs âcres qui prennent
à la gorge, mélange de poussière et de parfums,
et dont l’air, qu’embaument les roses, les orangers
et les citronniers, est si doux que l’on se sent
presque défaillir. De tout cela, on ne sait quelle
angoisse s'exhale, secrète, mystérieuse, tendre et
lourde: elle plane, comme un oiseau de nuit, dans
le calme du ciel, et sans savoir pourquoi, on a le
cœur serré... (l’est une musique qui va au plus
profond de nous-mêmes, comme parfois celle de
Pelléas. Elle en est différente : pourtant Mélisande
la pourrait ainsi commenter : « Je suis heureuse,
mais je suis triste ». — Et enfin voici dans l’air du
matin, parmi des bruits joyeux très éloignés, des
cloches pures qui montent dans le ciel avec une
tendresse ineffablement fraîche et jeune. C'est
l’aube d’un jour do fête. Les bruits se rapprochent,
grandissent, se répondent, les paysans viennent,
revêtus de leurs plus beaux costumes, au trot
de leurs mules sonnantes. Ils arrivent, les voilà...
Et l’œuvre se termine ainsi, brusquement, par
une conclusion hardiment et extrêmement concise.

Analyser les moyens, les « procédés » de ces
Images, ce serait une besogne aussi oiseuse que
nuisible. Essayons cependant d'indiquer en quoi
cette œuvre est nouvelle. La vérité et l’intensité
de cos impressions, en même temps que la forme
concise des développements, tout cela fait que
cette « suite » m’apparaît comme une série d’études
semblables à celles qu'on peint., rapidement et
d'instinct, d’après la nature. Elle a ainsi toute la
supériorité des études sur les tabhaux. Mais elle
a aU'Si, bien que cela semble paradoxal, la supé-
riorité des tableaux sur les études. Car la réunion
de toutes ces « pochades » impressionnistes forme
bien trois tableaux seulement, dont chacun garde
son unité. Grâce à des rappels de thèmes et de
rythmes, grâce surtout à l'unité véritable, l’unité
de sentiment, celle que possédera toujours d’ins-
tinct l’artiste fortement inspiré, ceite œuvre, malgré
sa diversité, n’est jamais incohérente, jamais
disparate. Elle est à la fois une et multiple. Et
qu'importe, à présent, si la tramuuéludique en est
formée de fils assez courts, se succédant, s’enche-
vêtrant; qu’importe si ce sont comme des bouffées
de musique, comme des choses rapidement entre-
vues dans la foule qui passe et repasse? qu'im-
porte la liberté extrême quant à l'architecture du
morceau, qu’importe l’irrespect du « principe de
la tonalité principale » (que M. Debussy nomme,
je crois, le « préjugé » de la tonalité) ? Et les har-
monies nouvelles, imprévues, « défendues » ; et
ce besoin d’un orchestre coloré entre tous, qui
note les mille frémissements de l’atmosphère
et des êtres, qui va jusqu’à employer des bruits

comme ceux du xylophone... Qu’importe tout cela ?
Dette œuvre est constamment « de la musique
avant toute chose ». Elle seule suffirait à montrer
l’artificiel et la fausseté de ce qu’on nomme « les
règles ». La liberté et l’instinct suffisent (1).

Charles Koechlix.

REVÜE DES REVUES

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V Les Arts (février). — Articles de M. Paul
Lafond sur les tableaux de van Dyck au musée
du Prado (12 reprod.) ; — de M. Frédéric Masson
sur les souvenirs de l'époque napoléonienne qui
sont venus enrichir récemment la Malmaison (10
reprod.) ; — de M. 1;. Gielly sur les dessins du
Sodoma au musée du Louvre et à l’École des
Beaux-Arts (6 reprod.) ; — d’un abonné sur le
buste de Flore acquis dernièrement par le musce
de Berlin, attribué par M. Bode à Léonard de
Vinci et regardé par d’autres comme œuvre du
sculpteur anglais Richard Cockle Lucas (6 fig.), —
et reproduction de la statue de Niobicle, qui a été
récemment l’objet d’un conflit entre Rome et
Milan (2).

O La Revue hebdomadaire (5 février). — Pu-
blication de l’intéressante conférence de M. André
Hallays, faite récemment à la Société des Confé-
rences, sur Haussmann et les travaux de Paris
sous le second Empire. On y voit l’élaboration
pr.r Napoléon lit du plan de la nouvelle capitale
réclamée par l’opinion : il y reprenait la transfor-
mation ébauchée par Napoléon I" et non réalisée
sous la Restauration et Louis-Philippe, et, en
outre, était guidé, dans le tracé de larges ave-
nues à travers les quartiers populaires, à la fois
par une considération stratégique (le désir de cou-
per court aux émeutes) et par une pensée huma-
nitaire, l’air et la lumière pénclrant dans des quar-
tiers où s’entassaient les demeuras insalubres ; il
avait résidé à Londres et il a, le premier chez
nous, compris que les jardins et les parcs sont
nécessaires à l’hygiène d’une caprale moderne.
Malheureusement il lui manquait le goût du pit-
toresque et il ne comprenait pas qu’on ne doit
toucher qu’avec respect à une cité aussi ancienne
que Paris: or, Haussmann, administrateur incom-
parable, actif, énergique, était incapable do discu-
ter et d’atténuer ce que lesptansdu maître avaient
d’un peu barbare et « impitoyablement, il a, sur le
passage de ses voies nouvelles, anéanti tous les
souvenirs et dispersé toutes les vieilles pierres ».
Cependant, en considérant les pratiques néfastes
de nos architectes et agents voyers modernes,
M. André Hallays reste indulgent pour cette œu-
vre; nous sacrifions tout autant les vieux édifices,
et beaucoup de nos constructions sont encore plus
laides que celles du second Empire.

(1) Ce qui ne veut point dire que j’entende con-
damner l’étude du « métier », de ce qu’on nomma
l’écriture musicale.

(2) V. Chronique des Arts du 5 février 1910, p. 45.
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