Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 31.1885

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

de s’abstenir de donner des marques d’approbation ou d’improbation avant
la fin de l’acte. » — Il n’y eut pas de conflits dans la salle; on se tint coi
jusqu’à la fin de l’acte, et les « initiés » purent librement acclamer leur
idole; seulement l’air, fatigué et indifférent des auditeurs indiquait claire-
ment que cette seconde audition n’avait converti personne.

M. Lamoureux vient de renouveler l’expérience; nous avons eu deux
exécutions successives de l’œuvre de Wagner. Ces exécutions ont été irrépro-
chables. L’orchestre et les solistes, Mmes Montalba, Boidin-Puisais, MM. Yan-
Dyck et Blauwaert ont accompli leur lourde tâche avec une conscience
admirable. Le public les en a remerciés par de chaleureux applaudissements,
mais il ne faudrait pas que cet hommage rendu au talent des artistes pût
être interprété comme un revirement en faveur de l’œuvre.

Tristan et Iseult est jugé; la quatrième audition renouvelle avec un
surcroît d’intensité l’impression de fatigue et d’ennui que l’on ressent à la
première. Il faut que les admirateurs de Wagner — je suis du nombre — en
prennent leur parti; le maître a commis là une erreur colossale. En voulant
aller jusqu’au bout de son système, il n’a réussi qu’à en démontrer la par-
faite inanité. Prétendre subordonner complètement le drame à la musique,
c’est annihiler la puissance de l’un sans ajouter aucune force à l’autre. 11
n’est pas démontré, en effet, que l’action dramatique ne gagnerait pas à
être débarrassée d’un accessoire bruyant, dont l’admission repose sur des
bases factices, conventionnelles, ne se rattachant en rien aux réalités de la
nature, non plus qu’aux enseignements de l’histoire. La part du musicien
est assez belle, pour qu’il n’ait pas à envier celle du poète, du peintre ou de
l’historien; il parle une langue dont la puissance et le charme sont incompa-
rables. Mais cette langue manque de| précision et de clarté; elle ne se
prête nullement à la traduction littérale du langage parlé; c’est folie de lui
demander autre chose qu’une transcription libre des sentiments humains et
des impressions vagues que suscite la contemplation de la nature.

J’ai entendu deux fois à Munich Tristan et Iseult dans son entier; n’était
la distraction que procurent la mise en scène et le jeu des acteurs, ce serait
une audition insoutenable. Du reste, les théâtres allemands se refusent à
monter cet ouvrage; à Munich, on jouait par ordre du roi. Les chanteurs
stipulent dans leur engagement qu’on les dispensera de chanter les deux rôles
principaux, rôles écrasants et cependant vides; l’artiste le mieux doué ne
parvient pas à s’y faire applaudir. Les Parisiens ont entendu le premier acte;
ils peuvent se faire une idée du reste; ce sont du commencement à la fin des
vociférations sans portée, sans intérêt. L’opéra est bâti sur un embryon de
phrase musicale que Ton voit se glisser dans tous les tons, dans tous les
modes, à travers un lacis harmonique où l’entendement se perd. La texture
en est, il est vrai, d’une variété et d’une richesse merveilleuses; il semble
qu’on ait sous les yeux un de ces tapis d’Orient où la flore et la faune d’un
monde imaginaire se mêlent en arabesques troublantes et dont les chaudes
colorations produisent une sorte d’ivresse des sens. Mais quoi! Est-il au
monde un « amateur » qui soutiendrait sans faiblir la contemplation d’un
tapis, pendant quatre heures consécutives?

ALFRED DE LOSTALOT.
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