L' art: revue hebdomadaire illustrée — 8.1882 (Teil 4)

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L’ART.

Dans cet art du décor, le motif doit être simple, nettement exprimé dans les tons les plus
clairs possible, afin qu’au premier coup d’œil on en saisisse l’ensemble. S’il s'agit de paysage, il
doit éveiller l’idée d’un beau pays, être varié d'ordonnance, évoquer la nature par ses côtés les
plus intéressants, parfois anecdotiques, libres d’allures ; représenter en un mot des sites où l’on
voudrait vivre et des effets appropriés autant que possible à chacun d’eux.

Pour remplir ces diverses conditions, il faut que le peintre soit organisé à cet effet, qu’il ait
beaucoup vu, beaucoup étudié; qu’il soit doué d’une excellente mémoire; qu’il ait cultivé son
imagination et qu’il aime la nature dans l’infinie variété de son essence, de ses climats et de ses
heures. Il importe enfin qu’il sache peindre prestement la figure humaine sous tous ses aspects,
pour la faire agir dans le milieu qui lui est propre.

Toutes ces qualités, Corot les possédait au même degré. Les études innombrables dessinées
ou peintes qu’il exécuta devant la nature en sa longue carrière (cinquante-deux années de peinture)
furent absolument raisonnées dans la forme, les valeurs, la couleur et l’exécution, les quatre

principes fondamentaux, les quatre bases mathématiques et ordonnées du talent du maître. On
peut donc dire qu’il les savait toutes en quelque sorte par cœur. Aussi, à quelque époque de sa
vie que ce fût, pouvait-il reconstituer tel site dont on évoquait le moindre souvenir en sa présence.
Par son travail régulier et soutenu, l’assurance que donne la pratique du métier lui vint de bonne
heure et il sut imprimer à ses compositions un tel accent de vérité que très souvent on croit
avoir sous les yeux le document même pris par lui sur nature.

Si l’on ajoute à cela sa prédilection naturelle pour les aspects les plus clairs, son goût pour
la simplicité et la grandeur dans la masse, la délicatesse de sa touche dans les détails, on

comprendra aisément que Corot eut par excellence le talent de la peinture décorative.

Le plaisir qu'il éprouvait à rendre son sentiment intime permettait en outre à la crânerie
de sa touche de se jouer en d'incomparables audaces. Il naissait à tout instant sous sa brosse
des effets inattendus dont la subtilité de son esprit le faisait profiter mieux que personne; et
1 on voyait alors entre ses mains fécondes se produire comme par enchantement les réalisations
grandioses.

Sans dédaigner, tant s'en faut, les œuvres plus délicates, son tempérament le portait surtout

vers les grandes choses. Plus vaste était le cadre à remplir, plus vive était son ardeur et plus il

s’y sentait à l’aise. Peintre de haut vol, il eût voulu le prouver tous les jours en couvrant
d'immenses espaces. Malheureusement les occasions lui manquèrent. Voyait-il une belle salle
avec des panneaux vides, la tentation de les décorer le prenait aussitôt, que ce fût bois, toile ou
simple muraille.

Quelques-uns de ses amis sont allés au-devant de ses désirs et lui ont procuré les moyens
de montrer sa supériorité dans cet art du décor où le vrai peintre peut donner toute la mesure
de son talent. Et il nous reste ainsi de l'illustre paysagiste les œuvres remarquables que nous
allons rapidement décrire.

Parmi ces bons amis de Corot, nous citerons Decamps, Léon Fleury (de Magny-les-Hameaux),
Daubigny et Armand Leleux. En outre, l’habile architecte de l'hôtel du prince Paul Demidoff,
M. Alf. Feydeau, confia jadis à Corot la peinture de deux grands panneaux qui sont connus pour
avoir déjà passé en vente publique.

C’est par ceux-ci que nous allons commencer. Dans l’été de 1865, Corot s’installa à Fontaine-
bleau dans l’atelier de son vieil ami Comairas1, pour y exécuter la commande qu’il venait de
recevoir en même temps que des commandes analogues étaient faites à Th. Rousseau, à

J. F. Millet et à Fromentin, de deux grands panneaux de 2 mètres de haut sur im,35. Il y

travaillait en juillet, quand il vint se reposer quelques jours dans le Nord. Causant de cet impor-
tant travail avec son ami C. Dutilleux, il se plaignait qu’on le pressât d'achever sa tâche avec

plus de hâte qu’on n’en exigeait de ses confrères et, prenant un fusain, il dessina sur papier

in-folio les deux compositions en question.

i. M. Ernest Chesneau a consacré à Philippe Comairas quelques pages de son livre plein d'informations : Peintres et statuaires
romantiques, chez Charavay frères.
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