L' art: revue hebdomadaire illustrée — 19.1893 (Teil 2)

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Cartouche composé par Le Pautre.

Avec l'Invitée, qui réussit brillamment au Vaudeville,
M. Fr. de Curel avait accru le renom littéraire que lui
avaient fait, très vite, au Théâtre-Libre, deux pièces
bizarres, mais remplies de talent : l'Envers d'une sainte
et les Fossiles. Avec l'Amour brode, dont l'échec fut
complet, il a perdu tout le terrain précédemment conquis.

Veuve d'un vieillard, après deux ans de mariage,
Gabrielle de Guimont s'est follement éprise d'un jeune
homme qu'elle avait aimé avant et pendant sa première
union. Elle voudrait bien en contracter une seconde avec
notre beau ténébreux, mais celui-ci, pauvre, — il a
essayé de se suicider et a été rappelé à la vie par miracle,
— fier et romanesque, refuse la main parce qu'elle con-
tient un million. Seule, l'idée d'un sacrifice à accomplir
pourrait décider Charles Mérân à épouser Gabrielle.

Un moyen se présente. — Je n'aurai pas la cruauté
d'insister sur la naïveté (véritable quiproquo de vaude-
ville) qui a servi à l'amener. — Gabrielle, prétextant
l'abandon d'un séducteur qui l'aura auparavant rendue
aussi... intéressante que possible, demandera à Charles
de lui donner son nom et d'endosser cette paternité déli-
cate. Mais Charles, prévenu du stratagème par une amie
commune chargée d'embrouiller tout, n'accueille pas cette
offre avec la colère vertueuse qu'espérait Gabrielle. Elle
le méprise alors, et lui affirme qu'elle a réellement fauté.
Sur quoi, il lui jette à la tête les injures qu'elle souhaitait.
Le second acte de l'Amour brode — singulier titre! — se
passe à ces échanges de mépris motivés par des revire-
ments aussi obscurs que possible.

Le jour des noces est arrivé. La jeune femme est triste;
elle doute de l'honneur de son mari qui s'est peut-être
« vendu » en acceptant de l'épouser. Elle espère le voir se
réhabiliter par un nouveau suicide — c'est une manie! —
et elle l'y pousse par de nouveaux dédains, tout en se
promettant de l'arrêter à temps, de l'adorer ensuite. Et
les coups de raquettes recommencent, et l'amie dévouée
continue à recueillir les confidences, et finalement le
malheureux Méran complètement ahuri •— on le serait à
moins! — se fait sauter le peu de cervelle qu'il possède.

Mon analyse ne vous paraît sans doute pas très claire?
— Que diriez-vous, bon Dieu, de la pièce elle-même!...
Nous avons affaire à une névrosée, à une détraquée, avide
de sensations impossibles ; mais le « pourquoi » de ses
actes, nous n'en saisissons rien. Elle va, vient, parle,
regrette ce qu'elle a dit : tout cela sans motif, sans but,
en proie à une étrange démence. Les moyens qu'elle
emploie pour savoir si elle est aimée ou non de ce malheu-
reux « suicidé » ne tiennent pas debout, et ont plus d'une
fois fait rire — contre les intentions de l'auteur. Où nous
conduit-on? Ce n'est pas Méran qui nous le dira. Il n'est
pas « fin de siècle », lui! Il est frère d'Antony, sombre et
fatal; il a voulu vivre de sa plume, il n'a pas réussi à
placer sa « copie », de là le réchaud (c'est l'histoire
d'Escousse). Il habite une mansarde, est vêtu de noir et
doit être poitrinaire. Au reste, fctrouche comme son oncle
Castibelza, l'homme à la carabine, il traîne partout des
revolvers et affiche des goûts funèbres. Quand on s'est
suicidé une première fois, il en reste«toujours quelque
chose.

De psychologie, de véritable psychologie, nulle trace.
J'aperçois bien des marionnettes s'agitant par soubresauts
convulsifs, mais c'est tout. Ces pauvres créatures n'ont
d'humain que leur incommensurable naïveté, confinant le
plus souvent au ridicule. Pendant les deux derniers actes,
notamment, nous avons écouté, bouche bée, des propos
interrompus qui semblaient rassemblés là comme à plaisir
pour achever de ne pas nous expliquer les mystérieuses
actions des personnages. En vérité,

............Ces choses-là sont rudes!

Il faut, pour les comprendre, avoir fait ses études.

Nous attendions beaucoup mieux de M. de Curel. Je
crains que Terreur — profonde, irrémédiable — de cet
esprit distingué, mais sincèrement fourvoyé en un mau-
vais chemin, ne provienne d'un trop ardent désir de fouil-
ler des caractères étranges, spéciaux, exceptionnels, para-
doxaux... Il convient de constater ici qu'il a déçu toutes
nos espérances; mais, sans appuyer outre mesure sur les
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