Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 9.1874

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LA GALERIE DE M. SUERMONDT.

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tableau magistral. Bürger l’a aussi décrit et il en parle avec une admira-
tion que nous partageons pleinement. Pour l’impression morale et aussi
pour l’exécution, cette Mer houleuse paraît être du même temps que la
Tempête du Louvre. C’est, dans tous les cas, un Ruisdael entraînant et
grandiose. Célébrer l’Océan en furie, ce 11’était pas, on l’assure, le métier
de ce peintre des bois et des plaines; mais lorsqu’il a voulu peindre les
tragédies de la mer, il a montré le sentiment le plus lyrique et la plus
haute éloquence.

Le Dois de la Haye de Paul Potter est un tableau justement célèbre.
Nos grands-pères l’ont connu à Paris chez le duc de Choiseul. Vendu
en 1772 après avoir été gravé par Dankerts, il fut conservé jusqu’en 1777
dans le cabinet du prince de Conti. Plus tard le Dois de la Haye fut acheté
par le prince Radziwill et envoyé en Pologne. A la suite de fortunes
diverses, l’œuvre est venue s’ajouter aux richesses de la galerie de M. Suer-
mondt. Nous donnons tout d’abord le fac-similé de la signature de ce

tableau fameux (1652). Et nous ajoutons que le Dois de la Haye représente
le départ du prince d’Orange pour la chasse. Sous des arbres symétrique-
ment rangés, on voit arriver les chasseurs et la meute, les fauconniers
portant leurs oiseaux chaperonnés, un valet tenant en laisse le cheval du
prince, et, au fond, son carrosse traîné par six chevaux gris. Deux ou trois
vaches paissent sous les arbres, et la brusque entrée des chiens paraît les
inquiéter un peu. « Belle matinée de septembre, » dit Bürger dans une
note manuscrite. En effet, quelques teintes jaunissantes se mêlent par
endroits à la fraîche verdure. Ce tableau est extraordinaire. Dans la
clarté de ses colorations, dans sa finesse curieusement détaillée, il ajoute
un enseignement à ce qu’on savait de Paul Potter. Ce maître a été un des
plus tendres amoureux de la nature : le soin avec lequel il a, dans le
Dois de la Haye, rendu la forme des arbres, la contexture des branches
et presque le dessin de la feuille suppose chez lui une passion sans
mesure, avec une persistance de volonté qui inspire un respect mêlé
d’une sorte d’inquiétude. On se demande si la folie 11’est pas au bout de
pareilles outrances. Des flammes aussi intenses consument tout. Paul
Potter n’avait pas vingt-neuf ans lorsque, le 17 janvier 1654, ses amis,
vêtus du long manteau qui était l’uniforme de la mort, vinrent chercher
son pâle cadavre et l’enterrèrent en pleurant.

PAUL MANTZ.

[La suite prochainement.)
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