Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 9.1874

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ANTOINE CHINTREUIL

hintueuil obtient enfin de ses contemporains l’attention sérieuse à
laquelle son talent avait droit. Il doit à une amitié pieuse et dévouée
le regain d’une gloire posthume qui rachètera dans l’histoire de l’art
moderne les préventions et l’indifférence dont il fut trop longtemps
victime.

Chintreuil entra dans la vie doué de deux dons inappréciables qui devaient assurer
sa carrière de paysagiste. Il avait l’intuition du langage mystérieux de la Nature et la
volonté. Là fut sa force, la clef de son avenir et même le secret de sa résistance aux
maladies terribles dont il eut si souvent à subir les atteintes réputées mortelles.

Cette volonté suppléa aux défaillances natives de sa main. 11 développa par une
ténacité de recherche inouïe la faculté qui lui manqua longtemps, d’exprimer d’une
touche nette, claire et séduisante ce qu’il voyait ou devinait avec l’originalité tendre
et poétique de son cœur, et ce qu’il sentait plus vivement, plus intimement sans doute
que beaucoup de ses rivaux.

Les livrets du Salon le présentent comme un élève du grand peintre Corot, parce
que l’administration, par une singulière manie d’enrégimenter les exposants, exige
qu’on soit officiellement l’élève de quelqu’un. Il faut s’entendre sur cette qualification
d’éiève, qui pourrait dérouter étrangement les Yasari de l’avenir. En réalité, Chin-
treuil ne reçut de son illustre devancier que des conseils d’ami, de véritables encou-
ragements paternels, tout au plus quelques redressements efficaces des irrégularités et
des lacunes de ses études premières. Il n’a pas travaillé sous ses yeux, sous ce qu’on
appelle sa férule; il n’a pas surtout suivi, sous sa direction pédagogique, une méthod
d’enseignement scolaire, ainsi que cela se passe chez les maîtres spéciaux qui font
courber sous une loi commune et une règle immuable tout une génération disciplinée
d’apprentis.

Ni Corot ni Chintreuil n’étaient de tempérament, l’un à modeler un disciple à son
image, l’autre à subordonner ses chères sensations ou ses inspirations individuelles
aux exigences d’un directeur intellectuel.

Corot, avec cette bonne foi charmante du poète épris de la nature et celte simpli-
cité magistrale de l’artiste qui s’en est approprié tous les secrets, s’efforça de déve-
lopper, en les réconfortant de son amicale approbation, les aspirations et les tendances
de son jeune protégé. Il avait tout d’abord compris, ou plutôt deviné, l’idéal un peu
confus encore et très-faiblement défini dans les essais laborieux, mais informes du
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