L' art: revue hebdomadaire illustrée — 6.1880 (Teil 1)

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COURRIER

DES MUSÉES

Le Musée du Garde-Meuble. —Après quelques semaines d'un
retard peu compréhensible pour qui ne connaîtrait pas les len-
teurs et les secrètes querelles bureaucratiques, le ministère des
travaux publics vient d'ouvrir les salles d'étude et d'exposition
du Garde-Meuble. Seront dorénavant admises, à partir de dix
heures du matin, toutes les personnes munies de cartes d'ad-
mission. Le dimanche et le jeudi, les cartes ne seront point né-
cessaires. Voilà enfin une excellente mesure à laquelle on ne
saurait trop applaudir.

On sait le rôle qui est dévolu en France à l'institution du
Garde-Meuble national, dont le siège est quai d'Orsay, dans de
vastes bâtiments, assez primitivement aménagés d'ailleurs. C'est
là que sont déposés et entretenus les objets mobiliers apparte-
nant à l'État et qui servent, soit à décorer les palais, les minis-
tères, soit à la pompe des fêtes publiques. Toutes les richesses
artistiques accumulées par les siècles, et qui ont fait partie du
mobilier de la couronne depuis Louis XIII jusqu'à nos jours,
sont classées, étiquetées et empilées dans des espèces de hangars
où un conservateur spécial va les chercher suivant les besoins
du service. De véritables trésors, des sculptures sans prix, des
bronzes délicats, de merveilleuses tapisseries se trouvent con-
fondus pèle-mèle, ou à peu près, avec de vieux matelas, des
chaises boiteuses ou des ferrailles rouillées.

Depuis longtemps, quelques hommes distingués, entre autres
notre collaborateur, M. Ed. Bonnaffé, avaient demandé qu'on
montrât au public les plus belles reliques de nos industries d'art
enfouiesau Garde-Meuble. Le conservateur actuel, M. Williamson,
pénétré de l'excellence d'une telle idée, résolut d'organiser des
salles d'exposition et se mit bravement à l'œuvre. C'était l'année
dernière. Il demanda et obtint un faible crédit de 9,000 francs
pour aménager un petit bâtiment qui lui servait de magasin , et
en faire une sorte de musée mobile, dans lequel il se proposait
de faire défiler tour à tour les objets les plus précieux confiés à
sa gardé. Dire qu'il ne rencontra pas dans les bureaux quelque
opposition à cette intelligente initiative ne serait pas absolument
conforme à la vérité. N'importe! Il alla de l'avant. Trop rare et
d'autant plus louable énergie de la part d'un fonctionnaire !
M. Williamson se disait avec grande raison que ce serait faire
œuvre extrêmement utile pour le progrès de nos industries rele-
vant de l'art, que de montrer, par exemple, la collection des
500 tapisseries de toutes dimensions et de toutes provenances,
flamandes, italiennes, espagnoles, de Beauvais, des Gobelins, etc.,
qui sont au Garde-Meuble. Les meubles de tous les styles, depuis
Louis XIII jusqu'à nos jours, comme les bahuts de Boulle, les
bronzes de Gouthières, le fameux bureau de Marie-Antoinette,
tant admiré au Trocadéro, en 1878, le mobilier si caractéristique
de la Malmaison, les curiosités de toute nature offertes à la
France par les gouvernements étrangers, pourraient de cette
façon être étudiés et copiés. Le conservateur du Garde-Meuble,
dont le vrai titre devrait être « administrateur du mobilier
national », se mit avec ardeur à la tâche, et sut disposer avec
beaucoup de goût quatre à cinq salles qui sont prêtes depuis plus
de deux mois.

Le bâtiment dans lequel elles se trouvent a plus de cin-
quante mètres de longueur et est divisé en quatre parties bien
distinctes. La première comprend deux galeries spacieuses,éclai-
rées par le haut et affectées à l'exposition proprement dite. Elles
sont disposées comme de fastueux salons qui réuniraient le plus
bel assemblage de meubles des divers styles, depuis Louis XIII
jusqu'au premier empire, ainsi que de charmants bibelots placés
dans des vitrines. On y voit des consoles de Boulle, de la plus
pure qualité, de superbes bronzes, des lustres d'une rare élégance.
Quant aux murs, ils sont recouverts de diverses tapisseries des

Gobelins. Dans la plus grande de ces galeries, on voit les six
pièces suivantes, d'après Mignard : Naissance d'Apollon; Apol-
lon et les Muses; le Printemps : l'Hymen, Zéphyre et Flore;
l'Été : Sacrifice à Cérès ; l'Automne : Triomphe de Bacchus ;
l'Hiver : Cybèle implorant le retour du soleil. L'autre pièce
contient : les Saisons, tapisseries des Gobelins, d'après Lebrun ;
quatre dessus de portes de Boucher, des commodes et des tables
Louis XV ou Louis XVI, etc.

La deuxième partie du bâtiment comprend un vaste atelier,
éclairé par une immense baie et réservé aux dessinateurs, aux
artistes, aux amateurs, qui désirent copier soit un meuble, soit
une tapisserie, soit un objet quelconque appartenant au mobilier
et qu'ils n'auront qu'à désigner d'avance au conservateur. C'est
là une innovation fort heureuse et d'un libéralisme dont on
ne saurait trop hautement faire l'éloge.

Enfin la troisième partie est formée par la bibliothèque
et la riche série d'inventaires manuscrits du domaine de la
couronne depuis Louis XIV jusqu'aux temps actuels. Ces
volumes, au nombre de deux ou trois cents, n'ont pas encore été
dépouillés par les érudits et sont d'un intérêt capital pour
l'histoire de l'art. Sur les murs tendus de soie verte sont
d'anciennes et précieuses gravures ; à la portée de la main sont
des bronzes rares, d'une délicatesse charmante ; au milieu de
la table de travail trône un monumental encrier qui a peut-être
servi à Louis XV. Les sièges sont d'antiques chaises hollandaises
de forme élégante, en cuir gaufré et frappé ; il n'est pas jus-
qu'aux porteplumes qui ne soient marqués d'un caractère
majestueux. C'est l'étude calme, recueillie, au milieu d'un luxe
capitonné, presque royal, fait surtout de souvenirs et qui invite
à la méditation. Que d'heures délicieuses, pour notre part, nous
nous proposons de passer dans ce petit sanctuaire!

Le musée révolutionnaire de M. A. de Liesville. — Il y a
trois ans, au mois de décembre 1876, un membre du conseil
municipal de Paris proposa d'organiser à l'hôtel Carnavalet un
musée historique relatif à l'époque révolutionnaire. Ce fut alors
que M. de Liesville, un de nos plus célèbres amateurs, savant
aimable et d'une érudition reconnue, offrit de céder sa merveil-
leuse collection d'objets datant de la Révolution et formant un
répertoire absolument complet de la vie civile et administrative,
des mœurs, de la mode, du costume, etc., de cette époque.
C'était un cadeau généreux s'il en fût, si l'on tient compte des
sommes considérables qu'il avait fallu dépenser pour recueillir
ces objets dont plusieurs ont une valeur intrinsèque assez impor-
tante. C'était surtout un acte de noble désintéressement de la
part d'un homme qui, après avoir passé sa vie entière dans
l'unique souci de ces chers bibelots, palpitants de souvenirs, les
abandonnait tout à coup au pays.

La préfet de la Seine, M. Ferdinand Duval, après quelque
hésitation, finit par accepter l'idée du musée révolutionnaire.
Malheureusement les agitations du 16 mai survinrent et l'on ne
songea plus guère aux questions d'art. On semble la reprendre
aujourd'hui, et grâce au patriotisme de M. de Liesville, qui,
comme autrefois le duc de Luynes, met autant de persistance à
donner que d'autres à quémander, il n'y a plus que la question
du local à résoudre.

La collection de M. A. de Liesville comprend environ
80,000 objets de toute sorte, dont 35,000 volumes ou estampes
relatifs à la Révolution. Tout cela est classé méthodiquement,
suivant les événements, les hommes, la contrée. En sortant de
l'hôtel de M. de Liesville où ces curiosités sont admirablement
étiquetées et rangées, on croirait être arraché à une hallucina-
tion tant l'impression produite a été saisissante. De même que
le colonel de M. Edmond About, dans l'Homme à l'oreille cassée,
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