L' art: revue hebdomadaire illustrée — 6.1880 (Teil 1)

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EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ

D'AQUARELLISTES FRANÇAIS

L'aquarelle a pour elle la finesse, la transparence, la fraî-
cheur et la franchise du ton ; la peinture à l'huile ne saurait
lutter avec elle sur ce terrain. Elle n'admet pas les remanie-
ments, les retouches. Aussi exige-t-elle de l'artiste une sûreté,
une décision absolues.

Est-ce pour cela qu'on la considère comme un genre infé-
rieur ? Peut-être, mais je ne suis pas sûr que cette conclusion
soit d'une logique absolument irréprochable. Le mieux, je crois,
serait de faire à chaque genre sa part, sans les soumettre à ces
classifications qui sont d'une utilité incontestable en botanique,
mais dont, je le confesse, je ne vois pas bien l'utilité dans les
arts.

Ce qui est certain, c'est que les qualités qu'exigent la pein-
ture à l'huile et la peinture à l'eau ne sont pas les mêmes ; quant
h établir entre elles une hiérarchie définitive, la chose paraît
quelque peu téméraire. Pour moi, je n'hésiterais jamais entre
une aquarelle de MnlC Lemaire ou de Mrae de Rothschild, de
Jacqucmard, de L. Leloir, de Heilbuth, de Détaille, de Lambert,
d'Isabey, et une peinture à l'huile de MM. Cabanel, Bougue-
reau, Muller et autres professeurs également illustres. Que
dis-je? je donnerais toute la collection des œuvres à l'huile de
ces honorables académiciens pour la moindre peinture à l'eau
des exposants de la rue Laffitte.

Les aquarelles de M. Worms ont de l'éclat, mais son dessin
pourrait avoir plus d'élégance. Ses figures sont un peu lourdes,
et cela choque d'autant plus qu'il prend ses sujets en Espagne,
et que nous sommes habitués à nous imaginer que la race
espagnole est avant tout une race fine et nerveuse, qui a
conservé quelque chose de l'élégance allongée de la race arabe.
Il est possible qu'en somme M. Worms ait raison. Tant pis
pour l'Espagne. J'avoue du reste que ce peuple pailleté qu'il met
en scène finit par paraître bien monotone. Ce que j'aime le
mieux dans l'exposition de M. Worms, c'est le Bénitier dans
l'église de San Vincente, à Avila. Il y a là des tons de pierre
bleuâtres et violacés bien finement saisis et l'ensemble est harmo-
nieux. Le Bon gîte est quelque peu sentimental, mais l'expression,
surtout celle du soldat, est bien rendue. Sa poignée de main
est pleine d'une cordialité communicative.

La Chaise à porteurs de M. Maurice Leloir est charmante
avec ses tons mats et fins, mais les porteurs me plaisent moins. Ils
sont bien campés et boivent avec l'élan de gens fatigués, mais
pourquoi ces casaques d'un rouge si criard? Pourquoi leur avoir
refusé quelque chose de l'atténuation de ton qui a si bien réussi
dans le reste du tableau ? La Partie de bateau est aussi une
œuvre pleine de fraîcheur et de limpidité. M. Maurice Leloir
est certainement en progrès.

M. de Beaumontaune couleur conventionnelle qui plaît un
moment, mais dont il a tort d'abuser. Je crains que M. Jacquet
ne penche du même côté. Il cherche le joli et le trouve sans
peine, mais il y a là, dans l'allure, qui est charmante, et dans la
couleur, qui est à la fois douce et vive, quelque chose de factice,
qui finira un jour ou l'autre, si l'on n'y prend garde, par prendre
le dessus et étouffer le reste.

On a beaucoup parlé des Couvreurs de M. Vibert et du
Bain qu'ils découvrent à travers le toit. Il est possible que cette
scène en deux tableaux soit très spirituelle. J'avoue que je ne
comprends pas et que ces deux cadres qui s'interposent entre les
deux parties me gênent pour saisir le rapport de l'une à l'autre.
Mais ce qui est plus grave, c'est que les Couvreurs sont d'une
couleur lourde et terne, ce qui est un défaut capital pour une
aquarelle, et que la scène qu'ils sont censés voir ne rachète nul-
lement ce défaut. Mm0 Scarron remplaçait par des histoires le
rôti absent. M. Vibert a cru qu'une bonne farce pouvait tenir

lieu de couleur et de dessin. Il s'est trompé, et d'autant plus que
la farce n'est pas même bonne et que le spectacle qu'il nous
offre ne manque pas moins d'intérêt que de qualités artistiques.
Le reste de son exposition ne vaut pas mieux. Son Cardinal est
d'un rouge brutal et coupé à l'emporte-pièce, et sa Manola s'est
endormie en dansant.

Je trouve infiniment plus d'esprit — sans compter le reste —
dans les Chats de M. E. Lambert. Dans l'Envahissement, il y a
une chatte admirable. Le pelage est rendu avec une vérité sai-
sissante ; on entrerait les doigts dans sa fourrure. Son Éventail,
composé d'une série de tètes de chats aux physionomies variées,
est amusant au possible ; et tout cela est obtenu du premier
coup, dessin et couleur, avec une promptitude de coup d'ceil et
une sûreté de main bien remarquables.

L'aquarelle de M. E. Lami est de la vraie aquarelle, franche
et sincère, avec beaucoup d'air et de lumière. Je veux parler du
Palais Pesaro et de la Cour ovale de Fontainebleau. Mais j'aime
beaucoup moins ses illustrations de Molière.

M. Baron ne fait ni mieux ni pis que les autres fois, mais il
fait toujours la même chose, et cette monotonie nous rend sans
doute injuste envers ses aquarelles, qui seraient peut-être char-
mantes, si elles se ressemblaient moins. Tous ces costumes de
fantaisie lassent vite l'intérêt et le regard.

M. Jourdain se contente de peindre les scènes et les spec-
tacles qu'il trouve autour de lui ; et comme il les peint avec sin-
cérité et qu'il sait choisir, on regarde avec plaisir ces petits
tableaux de couleur fine et transparente.

M. L. Leloir est peut-être le plus habile des aquarellistes de

la rue Laffitte, mais parfois il abuse de son habileté.....et du

pointillé. On ne peut s'arrêter devant son exposition sans entendre
quelque enthousiaste s'écrier : « Ce sont de vrais bijous! » Rien
n'est plus vrai, ce sont des bijoux; ces amoureux-là, — je parle
de la Promenade sentimentale — ont revêtu, pour se promener
dans la campagne, des costumes tout brodés de soie, d'or et de
pierres précieuses; c'est éclatant, étincelant, splendide, mais
c'est dur et criard. Le Musicien ambulant présente un défaut
analogue ; mais, par bonheur, ce n'est pas un système. Le char-
mant éventail, l'Assiégé, est d'une exécution absolument réussie
comme il est d'une conception pleine d'esprit.

Les aquarelles de M. E. Isabey se distinguent à première vue
par la rutilence de leurs colorations. Il y a là un reste de roman-
tisme qui n'a rien de désagréable. Delacroix attribuait très juste-
ment à la couleur une expression morale et s'en servait pour
accentuer la pensée qu'il voulait rendre. M. Isabey se contente
— le plus souvent — de remplir l'œil de vibrations intenses,
qui sont une source de véritables jouissances artistiques. De
même pour Mme Lemaire, mais en sens contraire. Autant la
couleur de M. Isabey est intense, presque violente, autant celle
de Mn,c Lemaire est douce et reposée. Ce sont deux harmonies
qui conviennent à des situations morales directement opposées.
11 est impossible de ne pas trouver dans ses aquarelles quelque
chose de féminin, dans le meilleur sens du mot. Tout cela est
atténué, fondu dans une gamme charmante de tons, d'une
extrême délicatesse. Ce n'est pas à Mme Lemaire qu'on pourra
jamais reprocher des discordances et des duretés. Prenez un à
un tous ses tableaux, — et il y en a là six de nature tout à fait dif-
férentes, des scènes humaines, des fleurs de plusieurs espèces, —
partout c'est la même harmonie et le même charme, avec la
même justesse et la même finesse de tous. Cette exposition est
certainement une des plus complètes qu'il y ait dans les deux
salles.

Le talent de Mm0 la baronne Nathaniel de Rothschild a
quelque chose de plus viril. Je doute qu'à voir pour la première
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