L' art: revue hebdomadaire illustrée — 6.1880 (Teil 1)

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COURRIER DES MUSEES.

chaleureusement le peintre d'avoir eu le courage de nous dire
la vérité.

Moins exact est le tableau intitulé les Vainqueurs. Le fait
qu'il représente est vrai. Mais M. Vereschagin ne l'a pas vu. Il
l'avoue lui-même. Après la capitulation de Tellich, on trouva
les soldats turcs affublés de costumes russes. Le peintre en con-
clut que ce travestissement s'opéra à la suite du combat de
l'avant-veille (24 octobre 1877), et c'est cette scène qu'il veut
peindre par intuition. Je sais qu'après avoir repoussé les Russes,
les défenseurs de Tellich sortirent de leurs retranchements;
mais la nuit était déjà venue, ce qu'a ignoré M. Vereschagin.
Les Vaincus nous montrent un autre épisode navrant. Les ca-
davres de 1,500 chasseurs russes, complètement nus, sont étendus
en rangs serrés sur le sol. Un pope, tenant un encensoir à la
main, récite une prière. 11 n'est accompagné que par un soldat.
Deux hommes seulement pour dire le dernier adieu à tant de
compagnons d'armes! Cela fait songer au Convoi du pauvre.
L'Espion que l'on reconduit après son interrogatoire est un
petit tableau de genre finement peint. Dans les trois œuvres
intitulées : A Chipka tout est tranquille, il y a une puissante ironie
à l'adresse de Radetzky, qui a inséré dans un rapport cette
phrase qui rappelle : l'ordre règne à Varsovie. En effet, la tran-
quillité dont parle le général doit se comprendre ainsi : chaque
matin, il y avait des dizaines d'hommes tués par le feu et des
centaines par le froid. Certaines compagnies n'avaient plus que
8 ou io hommes et des régiments étaient réduits à 50. Le reste
était mort gelé. Ces lugubres drames sont traités par M. Veres-

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chagin avec un pinceau vengeur. Quelle supériorité morale
sur la fameuse Bataille d'Eylau peinte à Paris ! Le peintre
russe représente la neige mieux que personne et il exprime la
sensation du froid avec une éloquence extraordinaire, parce qu'il
l'a éprouvée lui-même bien souvent. Le Philosophe porte le
dernier numéro du catalogue. L'artiste l'a fait avec intention.
Ce soldat qui contemple les morts songe à l'inutilité de toutes
ces hécatombes et il fait comprendre l'explosion révolutionnaire
qui agite la Russie à cette heure. De retour dans son pays, ce
soldat-philosophe ne pourra s'empêcher de dire que la gloire
des massacres ne vaut pas ce qu'elle coûte.

Ces éloquentes pages d'histoire contemporaine sont dignes
de Tacite et de Michelet. C'est ce qui explique l'impression
profonde produite sur le public parisien par l'exposition de la
rue Volney. Il est permis d'espérer qu'elle exercera une in-
fluence salutaire sur nos artistes. M. Vereschagin a trouvé une
voie peu fréquentée jusqu'à lui. Les peintres de batailles repré-
sentent généralement des scènes qu'ils n'ont pas vues et ne
songent guère qu'à idéaliser les généraux vainqueurs. Il est
étrange que ce soit un Russe qui le premier ait peint le revers
de la médaille. Sans posséder un talent hors ligne, M. Veres-
chagin a la supériorité incontestable d'avoir beaucoup vu. Il
nous rendra peut-être le service de démoder les stratégistes en
chambre et les voyageurs sédentaires. Nos artistes, je l'espère,
ne permettront pas qu'on dise longtemps : C'est du Nord aujour-
d'hui que nous vient la vérité !

L. Hugonnet.

COURRIER DES MUSEES

Musée du Luxembourg.—On sait ce qui se passe. Lorsque,
il y a trois mois, le Sénat reprit possession du palais du Luxem-
bourg, il fit savoir à l'administration des beaux-arts qu'il se
trouvait obligé d'enlever au musée une de ses plus importantes
salles, rendue nécessaire en raison de l'accroissement numé-
rique des commissions parlementaires. Aussitôt dit, aussitôt fait.
A peine cet avis était-il donné que le bureau du Sénat s'empa-
rait de la salle susdite et y installait le mobilier bureaucratique,
au grand détriment des tableaux que, faute de place, on dut
laisser suspendus aux murailles, avec toutes les chances possibles
de détériorations. En même temps on portait à la connaissance
du conservateur du musée, qu'il eût à prévoir le moment où les
autres galeries seraient reprises à leur tour pour les besoins de
la Chambre haute. C'est alors que commencèrent les inquiétudes
dans le monde des arts.

Cependant le conservateur, M. Etienne Arago, dont l'âge
n'a point « affaibli l'ardeur magnanime », comme dit le poète,
ne perdait point de temps. Avec une ardeur toute juvénile et
une très grande clairvoyance, il se mit en campagne afin de
découvrir dans quelque coin de Paris un endroit quelconque,
un bout de galerie, un pan de mur enfin, qui pût recevoir les
450 toiles composant notre musée contemporain! Il mit la meil-
leure grâce du monde à visiter les locaux les plus invraisembla-
bles, alla au Trocadéro, examina même le palais de l'Industrie,
véritable halle où, durant l'hiver, la pluie entre comme chez
elle. Rien ne pouvait convenir ! En désespoir de cause,
M. Étienne Arago proposa alors successivement divers plans. Il
parla d'aménager le vaste palais du Conseil d'État, dont les
ruines formidables devraient être déjà réparées; il indiqua le
pavillon de Marsan, le Palais-Royal, etc. On lui répondit en lui
conseillant d'aller faire un tour de promenade en province avec
ses tableaux et d'organiser avec son musée des expositions
ambulantes. La chose est à la lettre. Ce projet était étrange, et
l'on n'insista pas.

M. Arago proposa alors de construire pour le musée un
bâtiment qui devait occuper l'espace compris entre l'Orangerie
et la rue de Vaugirard. Le plan, que nous avons vu, était des
plus heureux et n'exigeait pas une dépense bien extraordinaire.
Malgré cela, il n'a pu le faire accepter.

Durant les négociations nécessitées par ces événements,
M. Arago, après un heureux remaniement parmi les tableaux,
faisait, le 14 janvier, la réouverture des galeries, réouverture
brillante, ainsi que nous le dirons plus tard, et qui a témoigné
du zèle autant que du goût de l'excellent conservateur. Cette
petite fête a-t-clle déplu? Il n'est assurément pas permis de le
penser. Et cependant, le soir même de cette réouverture, le
bureau du Sénat faisait dire à M. Turquet qu'il eût à transporter
d'urgence tableaux et statues hors du palais, et que, pour
l'aménagement proposé, on devait définitivement y renoncer.

Telle est la situation présente du musée du Luxembourg.
Tandis qu'à l'étranger on bâtit des palais pour y exposer
convenablement les plus belles œuvres des artistes modernes,
tandis que les Chambres, en Allemagne, par exemple, accordent
un budget annuel de 369,150 marcs uniquement pour le musée
d'art contemporain, chez nous on mesure parcimonieusement
l'argent et, pour le local, on le refuse.

Quand donc plaira-t-il à nos législateurs d'ouvrir enfin les
yeux? Quand donc comprendra-t-on que les musées ne sont pas
simplement des lieux aimables de récréation, mais qu'ils sont
une école de goût dont notre industrie nationale reçoit l'im-
pulsion qui fait sa supériorité et sa fortune ? D'excellentes
initiatives, nous le savons, portent actuellement l'administration
des beaux-arts dans ce courant d'idées qui depuis dix ans
entraîne les étrangers, nos rivaux. Mais ce qui est déplorable,
c'est le manque d'unité dans les vues, le défaut de cohésion
dans la direction des très heureuses tentatives que l'on fait. En
voici un exemple saisissant : On a repoussé le projet de
M. Arago, sous prétexte qu'il était trop coûteux. Ce projet,

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