L' art: revue hebdomadaire illustrée — 6.1880 (Teil 1)

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LES

PHÉNOMÈNES DE LA VISION*

(suite et fin)

CXLIV. — Le joli possède les cinq caractères de l'ordre,
mais à un degré inférieur à celui du beau.

CXLV. — Le laid est toujours la conséquence d'un défaut
partiel de puissance vitale.

CXLVI. — Le sublime est conçu spontanément par le
génie; il dépasse ce qu'il y a de beau et d'excellent dans les
créations de l'art.

CXLVII. — On juge de la beauté morale comme on juge
de la beauté physique, c'est-à-dire conformément à un type
conçu par la raison.

CXLVIII. — Plus la forme est belle, plus elle est apte à
représenter la beauté morale.

CXLIX. — La beauté nous charme et nous captive d'autant
mieux que nous connaissons le principe du beau.

CL. — Il est impossible de rendre exactement les parties
d'un tout, sans la connaissance des lois qui gouvernent le tout.

Dans les sciences expérimentales on peut parfaitement
connaître les parties d'un tout, sans remonter à des lois géné-
rales; mais, dans les arts, les parties d'un tout devant s'ordonner
entre elles et avec l'ensemble, la connaissance de ces lois est
indispensable.

CLI. — Il faut faire simple, pour faire grand, majestueux,
sublime.

CLII. — L'esthétique spéculative enseigne les moyens
d'analyser les beautés de la nature; l'esthétique appliquée donne
la formule de toutes les règles qui constituent la grandeur,
l'ordre et l'harmonie.

CLIII. — L'art progresse toutes les fois qu'il est soumis à
l'expérience et au raisonnement.

CLIV. — L'art recule quand on lui ôte la liberté.

L'art hiératique des Égyptiens ne dépassa point un certain
niveau; tandis que l'art chez les Grecs, peuple avide de science,
d'idéal et de liberté, parvint au plus haut degré de perfection,
laissant des modèles dans tous les genres.

CLV. — L'instinct est immuable; la raison progresse sans
cesse.

CLVI. — La raison s'appuie sur des faits positifs, et non
sur des mots pompeux, vides de sens.

CLVII. — La vraie critique base ses jugements sur des
règles précises.

CLVIII. — Le sentiment admet la vérité sans preuves; la
raison donne la preuve de ses jugements.

CLIX. — Dans toute création artistique, le sentiment et la
raison se prêtent un mutuel appui.

CLX. — Dans toute science, la part de la raison est plus
grande que celle de l'instinct.

CLXI. — L'art est une des faces des lois d'ordre et d'har-
monie de la nature ; l'observation en a tiré un ensemble de
notions positives, réalisées dans la pratique.

CLXII. — L'art repose sur un principe éternel, et ses
productions sont éternelles comme lui.

CLXIII. — L'exécution suit à pied la pensée à cheval, dit
Lucien.

CLXIV. — Celui qui possède la connaissance des règles est
comme le pilote muni d'une boussole pour se diriger vers un
point fixe.

Pascal a présenté la même idée en disant : Celui qui possède
la connaissance des règles est comme celui qui a une montre,
vis-à-vis de celui qui n'en a pas, lorsqu'il s'agit de savoir quelle
heure il est.

CLXV. — La peinture doit concourir avec tous les beaux-
arts au perfectionnement moral de la société.

CLXVI. — Dans les arts, le chemin borde le précipice; la
montée est rude, le sommet se perd dans l'infini.

CLXVII. — La science s'apprend, le sentiment se perfec-
tionne, le génie vient de Dieu.

Les aphorismes que nous venons de présenter sont en
quelque sorte la synthèse de la science des beaux-arts. Et quand
cette science est fixée dans la mémoire, les règles se présentent
alors d'elles-mêmes, comme celles de la grammaire, sans qu'on
y pense.

On aurait tort de croire que la science refroidit l'enthou-
siasme, émousse le sentiment ou conduit à la monotonie. Bien
au contraire : elle montre le chemin et comment on y arrive.

La science délivre de toutes les incertitudes, permet de se
mouvoir en toute liberté et dans un cercle très étendu; aussi
est-ce faire une double injure à l'art et à la science, de croire que
l'une exclut nécessairement l'autre. N'est-ce pas la science qui
nous met à même de donner la raison de toutes choses ; de con-
naître les limites de chaque genre, le caractère de chaque
passion, de chaque situation de l'âme et de l'exprimer avec la
couleur et le degré de puissance qui lui convient?

Celui qui ignore la raison des choses n'a qu'une simple
opinion; or l'opinion donne son avis; la science donne la loi.

On pourrait objecter que le sentiment ne s'apprend pas,
que la nature ne se montre jamais plus libre que dans les
grandes passions, et que l'âme violemment agitée est incapable
de calcul et de réflexion. Cela est vrai, relativement. Car la
passion ne se manifeste pas sans une cause appréciable, et si
l'art ne la dirige point, l'artiste le mieux doué ne sait où il va, et,
semblable à un navire désemparé, il flotte à la merci des vents.

On dit aussi que l'expression des passions et le style variant
avec les écoles et les individus, le seul art d'y parvenir, c'est
d'être doué d'un goût fin et délicat. Mais le goût repose lui-
même sur des principes qui permettent de définir ce qui plaît à
l'esprit, et ce qui peut le blesser. Il veut qu'on exprime des sen-
timents vrais, nobles, touchants. Or, l'analyse permet seule
d'établir un lien nécessaire entre le style et l'expression des
passions ; elle abrège considérablement les voies de l'observation
et de l'expérience, et place promptement l'artiste, de même que
l'amateur de beaux-arts, dans des conditions de supériorité
incontestables.

La pratique a existé de tout temps avant la connaissance des
règles. Nous voyons en effet les maîtres de la Renaissance ita-
lienne surpasser ceux des autres nations, et leurs élèves conti-
nuer et améliorer leurs savantes traditions. Toutefois, cet
enseignement traditionnel a dégénéré par suite de circonstances
qui ne sont ignorées de personne; puis, après un siècle de déca-
dence, l'art s'est relevé sous l'influence de l'enseignement des
Carraches, mais en conservant toujours un côté empirique qui
s'adressait plus au sentiment qu'à l'intelligence 2. Et quand il
arrivait à l'élève de demander la raison des choses, le maître

I. Voir l'Art, 6' année, tome I", pages 74, 134, 147, 19; et 216. — Les lignes ponctuées qu'on trouvera sur les gravures ont été tracées par notre collabo-
rateur, M. Sutter, pour faciliter l'intelligence de ses démonstrations.

3. Nous n'avons pas besoin de dire aux lecteurs habituels de l'Art que nous sommes loin de partager toutes les opinions exprimées par M. Sutter dans la
suite de ces articles. Nous ne pensons pas que l'art puisse comme le langage se ramener à une grammaire. M. Sutter croit trop que l'art peut s'enseigner par des
formules. Il y a quelques siècles on s'imaginait également qu'on pouvait formuler les règles absolues de la poésie, et qu'il suffisait d'étudier certains traités pour
devenir orateur. Surtout nous ne croyons pas que l'influence des Carraches ait relevé l'art. Notre opinion est que le principe éclectique de l'école des Carraches
est le plus opposé qui se puisse imaginer au développement synthétique de la personnalité qui est, selon nous, le fondement même de l'art. E. V.
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