L' art: revue hebdomadaire illustrée — 14.1888 (Teil 1)

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NOS AUTEURS DRAMATIQUES

M. VICTORIEN SARDOU

Le théâtre, comme la poésie et le roman, attend une rénovation. On répète sans cesse
que les vieux procédés dramatiques sont usés et qu’à tout prix il nous faut du nouveau. La
jeunesse nous en promet, mais la jeunesse a, de tout temps, beaucoup promis, et les
inventeurs ont toujours été rares. M. Victorien Sardou, lui, n'a rien inventé, mais il compte
parmi les plus illustres héritiers d’un genre de comédie qui ne paraît guère remonter au delà

de Diderot et de Beaumarchais. Ce genre a eu, avec ses devanciers et avec lui-même, sa

part, et une part très large, dans le théâtre de ce siècle. Il est manifeste, à toutes sortes de
signes, qu’il est à son déclin. Les vrais lettrés ne l’ont jamais estimé qu’à demi ; il a eu
pourtant ses grands succès, mais ils n’en ont point été éblouis. Les jeunes gens commencent
à le délaisser. Il est encore trop sérieux pour les uns, avides seulement de plaisanteries

bouffonnes, et il paraît aux autres, à ceux qui tentent d’ouvrir des voies nouvelles et qui
cherchent, trop peu vrai et trop peu littéraire. Seuls, les vieillards et les hommes mûrs lui
font encore bon accueil. 11 est possible que ceux-ci ressemblent à ces contemporains de
Corneille « qui n’aimaient dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse » ; il est possible

encore qu'ils se contentent de ce genre, faute de mieux. Ils attendent peut-être, eux aussi, la

bonne nouvelle, et ils sont prêts à acclamer celui qui la leur apportera. Il semble donc à
propos, au moment où ce théâtre est partout menacé, de caractériser par quelques traits précis
l’un de ses maîtres les plus vantés.

Tout le monde sait, car on n’ignore rien de la vie des personnages célèbres, que

M. Victorien Sardou n’a pas attendu la fortune dans son lit. Il l’a trouvée parce qu’il l'a
cherchée ; c’est encore le plus sûr moyen de ne point la manquer. On nous a montré, et

mille fois, un jeune homme maigre et pauvrement vêtu, frappant à tous les théâtres et partout
rebuté. Une fée s’est rencontrée sur sa route ; elle lui a été clémente et, depuis, la fortune
n’a guère cessé de lui sourire. Plusieurs, des envieux peut-être et des médisants à coup sûr,
ont dit qu'il avait vite oublié la fée ; il s’en est défendu vivement, et je le crois sur parole.
Les œuvres appartiennent dès leur naissance à la critique, la postérité seule a le droit d’aller
au fond des consciences. D’autres, d’ailleurs, dans ce siècle de luttes où les concurrents sont
nombreux et hardis, ont eu le même sort ; il n'y a là rien d’extraordinaire. M. Victorien

Sardou ne s’est pas découragé ; il a vu le théâtre de son temps ; il a jugé qu’il était de

taille à prendre place au-dessus de la plupart, et non loin des meilleurs, et il s’est mis à

l’œuvre. Ses espérances n'ont pas été vaines.

M. Sardou procède de Scribe. Il ne renie point, que je sache, cette filiation. 11 a raconté
lui-même que c’est à l’école de Scribe qu’il s'est formé, et il ne l’aurait point dit qu’on ne
le saurait pas moins. Il s’est ingénié à découper ses pièces à l’exemple du maître, il lui a

pris sa méthode et ses procédés ; il aurait dû lui laisser son style. Lorsque M. Sardou

cherchait sa voie, Scribe était encore l’auteur à la mode. Il n’est pas étonnant qu’un jeune
homme, pressé par le besoin et impatient de renommée, soit allé là où allait le succès. C’est
un spectacle qui nous est offert tous les jours. Il y avait d’ailleurs, entre le talent du maître
et celui du disciple, des affinités qui portaient celui-ci vers celui-là. Tout écrivain, à son
début, aperçoit d’abord en pleine lumière un autre écrivain qui l’attire et qui le fascine ;
c’est l’idéal qu'il poursuit. Il importe seulement de le bien choisir et de le chercher très haut.


S

amuiuauum

Encadrement composé et dessiné pour « l’Art » par John Watkins.

Tome XLIV.

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