Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 18.1878

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LES FRESQUES DE VÉRONÈSE.

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par de grands ponts et qui rappelle, mais de loin, certains aspects de
Vérone et de l’Adige, ou bien encore, ce sont les restes d’une ville
antique, où des arbres à la frondaison vigoureuse ont poussé parmi les
ruines des voûtes écroulées et des arcades abattues. La cité aujourd’hui
déserte était construite sur les bords d’un torrent, au pied d’une mon-
tagne, et desservie par un pont romain qui a perdu ses parapets, mais
sur lequel passent encore des troupeaux que l’on mène paître sur les
collines herbues. Si l’on ne s’étonne pas de voir courir des chiens de
chasse dans ce pays devenu sauvage, plantureux et giboyeux, on est
surpris du moins d’y trouver quelque chose de sévère et d’agreste que
l’on ne s’attendait pas à rencontrer dans l’œuvre du charmant Yéronèse.

Les paysages de ce grand maître sont, du reste, conçus et exécutés
comme ils le seraient pour des toiles de fond, par les décorateurs de
théâtre.

Le premier plan est toujours pris sur la terre ferme; mais les fonds
représentent des villes éloignées, bâties en amphithéâtre sur des mon-
tagnes avec des obélisques, des pyramides, des palais dont les escaliers
mouillent dans la mer, et des jetées monumentales, vers lesquelles se
dirigent des navires à la voile penchée, le tout dominé par un ciel nua-
geux, rayé d’azur. Ah ! quand un peintre de figures, quand un maître
s’en mêle, le paysage n’est qu’un jeu pour lui. Avec quelle aisance, quel
sentiment de grandeur, quelle autorité un Titien ou un Yéronèse attaquent
le paysage, y font frémir les arbres et vibrer les tons du ciel, et quelle
poésie ils savent répandre sur des campagnes qui sont naturelles sans
naturalisme, vraisemblables autant qu’idéales, et dans lesquelles se pro-
mènent l’imagination ravie et les regards étonnés !

De temps à autre, en parcourant la villa Masère, il nous prenait fan-
taisie, à mes compagnons et à moi, de regarder par les fenêtres du châ-
teau pour jouir du spectacle que nous offraient, de toutes parts, les petits
contreforts de la chaîne des Alpes cantiques, des fontaines que Palladio
avait recueillies avec art dans les sources pérennes des rochers, des bas-
sins qu’il avait construits au pied des collines et de la verdure sombre
d’un pays fertile; mais, bien que la Marche trévisane ainsi que le Frioul
touchent aux contrées germaniques, il était clair pour nous que les
paysages peints par Yéronèse dans les chambres de Masère n’étaient pas
une imitation de la nature environnante, mais qu’ils avaient été créés
presque uniquement par la vertu de cette baguette de fée qui était son
pinceau b

'I. Dans notre excursion à Masère, un de nos compagnons était M. Firmin Delangle
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