L' art: revue hebdomadaire illustrée — 5.1879 (Teil 4)

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L'ART.

les charpentes de Westminster et les marqueteries de Fra Giovanni de Vérone, les portes
de l'Alhambra, les stalles d'Amiens et celles de Gaillon, les meubles de Ducerceau et la
chapelle d'Urfé, les Grâces de Germain Pillon et le Saint François d'Alonso Cano, l'ébénisterie de
Boulle et de Riesener, les décorations de Lepautre, d'Oppenordt et de Toro ; montrer en un mot les
applications du bois au bâtiment, au meuble, à la statuaire chez tous les peuples et dans tous les
siècles ; voilà certes un programme d'une belle envergure, et nos contemporains à courte haleine,
grands amateurs de monographies, ont quelque raison de s'en effrayer.

Mais, si l'œuvre est considérable, ne peut-on pas la fractionner, attaquer en détail les
divisions principales, sans morceler à l'infini ?

L'art du bois, bien qu'il s'accommode de toutes les latitudes, fleurit de préférence chez les
peuples de coin du feu. L'amour du chez soi, de l'intimité, suppose un matériel spécial et très
perfectionné, des meubles variés, commodes, à la main ; des sièges à bras et à dossier qui
enveloppent, des causeuses engageantes et moelleuses, des murs doublés de boiseries, des
menuiseries bien ajustées, des portes bien closes. Au contraire, l'homme des climats chauds veut
des intérieurs frais, garnis de marbres, de stuc ou de carrelages, des larges divans bien dégagés,
des tapis jetés sur le sol et des courants d'air ; il reçoit peu et vit au dehors. C'est pourquoi la
Providence, qui fait bien toutes choses, nous a prodigué les essences communes, pratiques et peu
coûteuses, laissant aux autres les bois de luxe et d'exception.

De ce premier principe découle le second, à savoir que les peuples traitent différemment l'art
du bois suivant leur situation géographique. L'homme du Nord est plutôt charpentier, sa fabrique
sent toujours le gros œuvre. L'Anglais, menuisier solide, sacrifie tout au confortable. L'Allemand,
bon imagier, affectionne les formes trapues, pesantes ; il manque de grâce. L'Espagnol ainsi que
l'Italien se rapprochent déjà du Midi ; pour eux le confort intérieur est un accessoire, le chez soi
une exception. Le premier, sous l'influence d'une domination commune, mélangera parfois les
deux éléments contraires, le Nord et le Midi, la Flandre et l'Espagne ; mais l'union mal assortie
ne saurait être ni féconde ni durable, et chacun reprend bientôt sa liberté. L'Italien ne connaît
pas ces compromis, c'est un franc méridional ; il a vu passer le gothique, sans lui faire des
avances, et l'a toujours maltraité. Homme extérieur, décorateur habile et plein d'entrain, il aime
les méthodes expéditives, le fa presto, cherche l'effet et dédaigne le reste ; praticien consommé,
ébéniste par occasion, charpentier médiocre.

En France, le bois est une matière de prédilection. Nous pratiquons à merveille l'art de
recevoir; nous aimons le home plus que l'Anglais lui-même, bien que le mot lui appartienne; dès
lors notre école s'est appliquée d'une façon spéciale à perfectionner l'outillage de la vie privée.
Favorisés par une situation géographique exceptionnelle, recevant des Flandres la bise du nord
déjà tempérée, de l'Italie les rayons de l'orient déjà attiédis, prompts à l'assimilation,
empruntant avec mesure à celui-ci l'habileté de l'outil et les ressources de la pratique, à celui-là
le fini des ajustages et la solidité du travail, à l'un l'esprit, à l'autre la conscience, nos vieux
maîtres ont combiné discrètement toutes choses avec le goût traditionnel et le génie du terroir.
D'une matière commune, incolore, ingrate, exposée à tous les agents de destruction, ils ont tiré
un art élégant, raffiné, très personnel, et doté la France d'une école sans rivale.

Au moyen âge, la fabrique parisienne est déjà renommée ; les inventaires étrangers ne
manquent pas de signaler les meubles ex operagio Parisiensi, et les ateliers de Lyon, de
Toulouse, de Bourgogne, d'Auvergne et de Normandie peuvent aller de pair avec ceux de l'Ile-
de-France. A la Renaissance, nos ouvriers sont recherchés de tous côtés; maître Jacques,
francese falegname, exécute le pied d'une magnifique table en ébène destinée à Paul III ; des
Français collaborent aux stalles de Pérouse et aux portes du Vatican. Sous Louis XIV,
l'ébénisterie métallique fait le tour du monde, nos ateliers reçoivent des commandes pour toutes
les cours étrangères, et la grande École des Gobelins, manufacture royale des meubles de la
couronne, donne le ton à l'Europe. Au xviii" siècle, le Danemark, l'Espagne, Parme, Gênes, la
Suède, la Pologne, la Saxe appellent nos artistes; Pierre le Grand fait venir en Russie toute une
colonie sous la direction de Le Blond, et l'influence française se prolonge jusqu'à la fin du siècle.
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