L' art: revue hebdomadaire illustrée — 5.1879 (Teil 4)

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prélace qui en marque le caractère général et qui en fait
comprendre l'importance, au point de vue de cette grande œuvre
entreprise par la génération précédente et qui a pour but la
restitution et l'intelligence de l'art du moyen âge.

Jusqu'alors l'art et la littérature avaient vécu sur l'antiquité
grecque et romaine. C'était là le grand cheval de bataille des
classiques. Il était de bon goût de ne rien connaître et de ne
rien comprendre de nos antiquités nationales, non plus en ai t
qu'en littérature. Les historiens traitaient notre histoire comme
nos grammairiens traitent encore notre grammaire. Ils établissent
les règles du langage sans même se douter de l'existence de cette
immense littérature qui s'est produite spontanément dans les
siècles qui ont précédé le grand siècle, le xvn', le seul que le
puritanisme universitaire veuille admettre. Il a fallu que des
hommes comme Viollet-le-Duc luttassent toute leur vie pour
arriver à faire reconnaître la valeur des chefs-d'œuvre qui crèvent
tous les yeux, et encore faut-il avouer que dans le monde aca-

Bas-kemef du portail dk ï.a Calbmdb.
Cathédrale de Rouen.

démique on n'est encore qu'à demi convaincu, sinon Je l'exis-
tence, au moins de l'importance artistique de nos vieux monu-
ments.

L'école romantique nous a rendu à cet égard un grand service,
mais elle portait dans ses admirations un reste de mysticisme
dont la persistance ne serait pas justifiée. On a peut-être un peu
trop parlé de la foi qui bâtissait les églises. Cette foi en tout cas
n'était pas exclusivement religieuse et se mélangeait de bien des
éléments dont la présence a plus d'une fois embarrassé le zèle-
dévot des observateurs, qui ne voulaient trouver dans ce vieil
art que des sujets d'édification. C'est surtout dans l'ornementa-
tion des cathédrales qu'on rencontre ces étranges représentations
dont le grotesque dépasse toutes les limites admises par la pudeur
moderne. Les uns ont cru voir dans ces obscœna une satire per-
manente des mœurs monacales, une protestation de la vertu
laïque contre les dépravations trop ordinaires du cloître. D'autres
au contraire ont tâché d'échapper à ces conclusions par l'inaugura-

tion d'un symbolisme effréné. — Ils se sont efforcés de substituer
aux réalités trop visibles des interprétations théologiques et de
justifier les audaces des « pieux » tailleurs d'images

......en rectifiant le mal des actions

Avec la pureté de leurs intentions.

Ni l'une ni l'autre de ces explications n'est acceptable, car
aucune ne s'applique à tous les cas. La vérité est qu'il y a de tout
dans les sculptures et ornementations des vieilles églises, exacte-
ment par la même raison que la littérature de la même époque
ne recule devant rien. L'imagination n'est alors enchaînée ni
enfermée dans aucun de ces cadres plus ou moins factices ou
logiques qu'on lui a imposés plus tard. Elle se manifeste à sa
fantaisie sur les parois des cathédrales comme dans les vers des
rapides fabliaux, des interminables épopées ou des nouvelles sans
vergogne qui ne paraissent jamais avoir alarmé la candeur des
plus « honnestes <> dames de la cour. Cela prouve tout simple-
ment que la pudeur était une vertu peu cultivée de nos pères et
que les gens d'esprit qui vivaient sur cette terre, il y a cinq ou
six siècles, ne faisaient, pas plus qu'Aristophane, de distinction

entre le sel attique et l'autre. Ils s'amusaient de tout, sans dégoût,
et ne craignaient pas de représenter au naturel jusque dans leurs
églises les images dont ils ornaient volontiers leurs discours.

Il serait difficile de fixer une limite au dévergondage de cet
art et aux débordements de ces imaginations, qu'on n'accusera
pourtant pas d'avoir été corrompues par les raffinements de la
civilisation moderne. M. Adeline a rencontré parmi les sculp-
tures des églises et des palais de justice de Rouen et des villes
voisines des représentations qui dépassent tout ce que l'on pour-
rait imaginer. Elles se trouvent à côté d'autres, d'un caractère
tout dilférent, sans que les unes paraissent gênées par le voisi-
nage des autres. Toutes ont le même droit de cité, et personne
évidemment ne songeait à s'étonner qu'on mît ces ordures sous
les yeux du public. C'est là un trait de caractère qui a son impor-
tance, au-delà même des questions d'art.

Les représentations publiées par M. Adeline sont faites pour
la plupart d'après des moulages ou des photographies. Elles sont
donc d'une exactitude certaine. Il serait bien à souhaiter que cet
exemple trouvât beaucoup d'imitateurs.

Eugène Vé ron.

NOTRE EAU-FORTE

Nous offrons aujourd'hui à nos abonnés une eau-forte de
E. Champollion : Portrait de Sarah Bernkardt, d'après le remar-
quable tableau de J. Bastien-Lepage. Nous avons donné dernière-

ment une eau-forte d'Abel Lurat : Portrait de la comtesse Vandal.
d'après le tableau de l'éminent portraitiste Carolus Duran.
Ces œuvres figuraient avec éclat au Salon de 1879.

Le Directeur-Gérant EUGÈNE VÉRON.
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