L' art: revue hebdomadaire illustrée — 5.1879 (Teil 4)

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NOTRE BIBLIOTHÈQUE.

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humaine. Il n'y a de beau dans l'art que celui qu'y met l'artiste.
C'est le résultat même de son effort et la constatation de son
succès. Toutes les fois qu'un artiste, vivement frappé d'une
impression quelconque, physique, morale ou intellectuelle,
exprime cette impression par un procédé quelconque : poème,
musique, statue, tableau, édifice, gestes, de manière à la faire
passer dans l'âme du spectateur ou de l'auditeur, l'œuvre est
belle, dans la mesure même de l'intelligence qu'elle suppose, de
la profondeur d'impression qu'elle exprime et de la puissance de
contagion qui lui est communiquée. Les statues de Michel-
Ange ont une âme. Oui, mais c'est l'âme de Michel-Ange.

En conséquence, non seulement la notion de beauté est trop
étroite pour contenir l'art, mais en réalité le beau relève de l'art
et non pas l'art du beau. Celui-ci n'a pas d'existence qui lui soit
propre ; il la doit entièrement à l'art, à l'homme, exactement
comme c'est la présence de l'homme qui fait le son et la lumière.
Sans l'oreille, sans l'oeil de l'homme, il n'existerait que des vi-
brations dans l'air et dans l'éther, mais l'univers serait sans voix
et le soleil sans rayons. Il est temps d'en finir avec ce platonisme
incohérent, qu'ont inventé de toutes pièces des gens qui n'avaient
jamais lu Platon.

Sur ce point capital, il est probable que M. Jouin et moi
ne nous entendrons jamais : « Nous ne pouvons ravir à la nature
dit-il, que quelques lettres de son poème. » Le poème qu'il
place dans la nature, je le vois, moi, dans la tète et dans le cœur
du poète. Il fait de l'art une chose purement objective, comme
la science, qui analyse, constate et classe les réalités. Pour moi,
l'art se distingue précisément des sciences exactes en ce qu'il ne
prend dans la réalité que son point de départ, que l'occasion et
presque le prétexte de son apparition, et que son développe-
ment se constitue tout entier de l'ébranlement communiqué à la
sensibilité de l'artiste.

Cette différence essentielle dans la conception primordiale
entraîne nécessairement toute une série de divergences dans la
théorie tout entière1. Nous ne nous arrêterons pas à les noter
une à une.

Nous aimons mieux signaler les points sur lesquels nous
sommes d'accord.

Nous croyons, comme M. Jouin, que la sculpture est chez
nous un art vraiment national et que l'imitation étrangère nous
a fait plus de mal que de bien. M. Jouin le démontre en passant
en revue notre histoire depuis le yie siècle et en prouvant que
chaque siècle a produit en France des sculpteurs remarquables.

M. Jouin admet aussi dans la sculpture le mouvement et la
vie ; il ne dédaigne même pas la couleur. J'ai éprouvé, je l'avoue,

un joyeux étonnement en voyant, de mes propres yeux, qu'il
élargit parfois sa théorie jusqu'à prononcer sans pâlir le mot de
réalisme : « Michel-Ange et Ghiberti, dit-il, furent des réalistes.
A l'exemple des statuaires romains, ils ont préféré la vérité ico-
nique, l'accent caractéristique, individuel, au type universelle-
ment adopté et toujours rajeuni par l'art grec. Ils furent des
réalistes au sens élevé du mot, reculant les frontières de la sculp-
ture jusqu'à l'expression d'une douleur que le corps tout entier
devait traduire par le jeu des muscles et le frissonnement de
l'épidémie. » Les Grecs aussi ont été réalistes dans ce même sens,
quoi qu'en disent les admirateurs étroits de l'art grec, les mé-
taphysiciens de la sculpture, tels que Winckelmann et tous ceux
qui, comme lui, se sont imaginé suivre Platon en lui prêtant
une esthétique de fantaisie à laquelle il n'a jamais songé. Par le
passage que je viens de citer, M. Jouin se détache de ce groupe
intolérant, qui d'ailleurs diminue chaque jour, à mesure que
des découvertes nouvelles battent en brèche leurs théories soi-
disant orthodoxes. Qu'il en reçoive ici nos sincères félicitations.

M. Jouin a du reste, comme critique d'art, une qualité pré-
cieuse, c'est une parfaite sincérité et une conscience incontes-
table. Cela joint à une remarquable érudition donne à ses livres
un intérêt sérieux. 11 n'y manque qu'un peu de simplicité.

M. Jouin est de ces écrivains qui poussent le respect du lec-
teur jusqu'à l'exagération. Pour lui faire honneur, il fait la toilette
de son style, il lui met des manchettes et repousse impitoyable-
m ent les formes simples et naturelles, qui sentiraient trop le
déshabillé. On voit qu'il se travaille à ne rien laisser passer de
ces expressions familières qui semblent établir une sorte de
camaraderie entre le lecteur et l'écrivain. Il n'admet pas qu'on
puisse écrire comme l'on parle;c'est là,à sesyeux,un laisser aller
déplacé, improper. De cette constante recherche de la noblesse,
de la solennité, de l'éloquence, résulte quelque chose de forcé,
de tendu, de pénible, qui plus d'une fois touche à la déclamation
et fait oublier les sérieux mérites du livre. M. Jouin est victime
d'une erreur. Sans doute le public, un certain public du moins,
veut être respecté; la familiarité, la trivialité lui répugnent;
mais il n'est ni si collet-monté, ni si majestueux que se l'imagine
M. Jouin. Il ne demande pas qu'on lui serve constamment du
grand style, sous prétexte qu'on lui parle du grand art. Les bro-
deries de la phrase nuisent plus qu'elles ne servent à l'expression
de la pensée.

M. Jouin en trouvera la démonstration dans son propre
chapitre sur la sculpture italienne.

Eugî;ne Véron.

CLXIII

Les Sculptures grotesques et symboliques (Rouen et ses environs).
Un volume in-12 de 418 pages avec une préface de Champ-
fleury. Cent vignettes et texte par Jules Adeline. Rouen,
chez E. Augé, éditeur, 36, rue de la Grosse-Horloge, 1879 *.

M. Jules Adeline est un architecte et un graveur qui manie
aussi bien la plume que le cravon et la pointe. Il avait à la der-
nière exposition municipale de Rouen des eaux-fortes auxquelles
il ne manquait qu'un peu de brio, et j'ai lu de lui sur la Vie et
les œuvres de L. H. Brevière une notice pleine de recherches, I

de sagacité et de saine critique. Le livre nouveau que nous pré-
sentons à nos lecteurs ne peut que conlirmer l'opinion que nous
avait laissée son précédent ouvrage. Il en a du reste publié plu-
sieurs autres, qui presque tous se rapportent à Rouen, et qui
sont, comme celui-ci, ornés de dessins ou d'eaux-fortes de la
même main que le texte. De ceux-là nous ne dirons rien, ne les
connaissant pas.

Notre collaborateur M. ChampHeury, qui a pris sous son
patronage tout ce côté du génie national que le « grand goût »,
déclarait indigne de l'art, a joint au livre de M. Adeline une

1. Une des conséquences de cette conception du beau objectif, c'est la condamnation des sculpteurs qui ne craignent pas de prostituer leur art à l'industrie.
M. Jouin n'admet pas que « le même artiste puisse passer tour à tour du beau à l'utile, du grand art à l'industrie ». Pourquoi? Parce que le beau idéal étant le corpi
humain, le nu est la condition de la sculpture, comme il le dit ailleurs : « La forme constituant le domaine du statuaire, le champ-clos dans lequel doit se mouvoir

son activité, le bon sens commande au sculpteur de chercher la forme la plus achevée qui existe dans la Création..... Artistes sans élévation, ils oublient la nature,

créée de main divine. » (P. 124-125.) M. Jouin oublie qu'au iti* siècle les grands maîtres de la statuaire ne dédaignaient pas l'industrie, pas même Michel Ange, à qui
sans doute on ne reprochera pas une conscience insuffisante de la dignité de son art. Nous ne nous lasserons pas de le répéter, l'art est un et réside dans l'ame de
l'artiste, quel que soit l'objet auquel il l'applique. La moindre aiguière de Bcnvenuto Cellini est mille fois supérieure à toutes ces académies bêtes qui s'étalent à
nos expositions. L'art ne reprendra sa vraie place chez nous que quand on renoncera à parquer la fantaisie artistique dans des cadres imaginaires et à l'enrégimenter
soj» des numéros d'ordre.

2. Les dernières pages de ce voljme sont consacrées à une bibliographie archéologique, qui donne le catalogue alphabétique des principaux ouvrages ayant
trait au symbolisme et à la sculpture du moyen âge.
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